| La Forge | HABITER ? 2010... | Et le travail ? 2004... | Usine à l'œuvre 2007 | Objets de réderie 2004/07 | Quelle vie 2000/02 | Mille et un bocaux 1995/2002 | Autres... | Bazar
La Forge HABITER ? 2010... Et le travail ? 2004... Usine à l'œuvre 2007 Objets de réderie 2004/07 Quelle vie 2000/02 Mille et un bocaux 1995/2002 Autres... Bazar


HABITER ? 2010...




Quand les sans... C Baticle


Quand les sans voix décident d’écrire

À Monsieur le Préfet de la Somme et de la Région Picardie
,

Sociologue auprès de l’Université de Picardie et spécialisé dans les questions environnementales, j’ai davantage l’habitude de vous entendre dans les réunions ayant trait au littoral et à ses problématiques protectrices, qu’au nom des habitants des quartiers dits « sensibles ». C’est pourtant à ce propos que j’aimerais aujourd’hui vous alerter.

J’ai en effet été invité par le Collectif La Forge, réunissant artistes et scientifiques, à venir écouter la parole prise sur « La place des habitants », espace ouvert et d’ouverture proposé par cette association aux personnes des quartiers amiénois de Fafet-Brossolette-Calmette. Rien qu’à l’évocation de ces noms, pourtant dotés d’une légitimité indiscutable, on saisit d’emblée ce qu’un Pierre Bourdieu voulait exprimer en parlant d’« effets de lieu »
(1). Certains toponymes(2) portent avec eux tout le poids de la stigmatisation. On y parle de « cas sociaux » comme d’une honte qui alourdirait encore la pesanteur des difficultés bien réelles qui affectent ces populations, dont le parcours résume à lui seul les injustices qui règnent dans notre société.

À dire vrai, je ne suis pas convaincu que ces habitants soient de grands adeptes de l’écocitoyenneté dont nous parlons tant lors des concertations sur le développement durable, mais à vrai dire encore, on peut se demander comment l’on pourrait se sentir sensible à l’écologie lorsqu’on se ressent à peine citoyen. Et là, surprise, lors de la rencontre du 13 octobre 2011, un groupe de femmes se réunit pour écrire une lettre au Préfet. Il reste donc Monsieur le Préfet, dans ces marges de la capitale régionale, des personnes pour penser que la citoyenneté a un sens, et votre fonction une légitimité. Ces électrices n’ont pas totalement abandonné l’idée qu’on puisse transformer l’ordre des choses par la voie démocratique et en soi c’est un signe positif qu’on pourrait interpréter comme un reliquat de croyance dans la République, d’autant que c’est à vous, son principal et premier représentant dans la région, qu’elles ont souhaité s’adresser.Je ne suis pas en mesure d’affirmer, bien entendu, que cette lettre à votre intention vous sera au final envoyée. Ce n’est pas à moi d’en décider et il leur revient de prendre cette décision en toute conscience, mais ce qui m’apparaît avec certitude, c’est que leurs arguments pour poser leurs doléances sur le papier me paraissent éclairer la réalité de cette désespérance au quotidien. Rien que pour cela, la démarche me semble digne d’intérêt.

En quoi tiennent leurs attentes ? D’abord dans une forme de reconnaissance vraie de leur vécu. Axel Honneth(3) l’a écrit mieux que je ne pourrais le faire : le pire réside dans le sentiment de mépris auquel on se croit condamné. Pour exemple, la difficulté à trouver un emploi lorsque l’on mentionne la résidence dans ces quartiers au travers de son curriculum vitae n’est plus à démontrer, mais que l’on nourrisse l’impression de voir son dossier laissé en friche, y compris par le Pôle Emploi, voilà de quoi interpeler les autorités publiques. N’y aurait-il pas là matière à questionner la notion d’égalité des chances, dont on a fait le principe cardinal de nos « Droits de l’Homme et du Citoyen » ?

Quant aux requêtes matérielles, elles se révèlent résolument modestes, tellement sobres qu’on peine à comprendre qu’elles n’aient pas encore été exaucées. Il s’agit de rénovations bien élémentaires des logements, de moyens de garde des enfants pour pouvoir exercer un travail, ou encore d’un espace rassurant afin que ces mêmes enfants puissent faire leur propre travail : s’amuser et donc grandir. Il faut ici relever l’insistance qui est la leur de revenir sans cesse à l’enfance et à la prime enfance tout spécialement, sujet de toutes leurs préoccupations. Non sans une certaine acuité sociologique, elles notent avec justesse combien l’enjeu est grand : quels modèles offrons-nous aux plus jeunes ?   

Et pourtant, de petits stages en petits boulots, ces femmes travaillent et visent à subvenir aux besoins de leurs familles, restent profondément attachées à leur quartier et ne demanderaient qu’à y rester si seulement un espoir de changement se faisait jour. L’une d’elles se dit « sensible aux gens d’ici », confie l’envie d’apporter sa contribution pour un mieux être, mais cette bonne volonté se heurte à la lassitude : « même le gardien du bloc en a assez… » C’est l’autre grande dimension des problèmes soulevés : l’habitat. Ici plus qu’ailleurs les offices du logement social ont un devoir de réussite si l’on veut sortir du cercle vicieux de la paupérisation, et c’est probablement là que votre rôle peut se révéler le plus dynamisant en provoquant une reconquête de la confiance. Parce qu’elles ont conscience qu’il se joue à ce niveau l’image de soi, elles ont répondu aux invitations de la ville pour réfléchir à la rénovation urbaine, mais en vain, faisant à chaque fois le constat des mêmes promesses sans lendemain. Elles citent dates, lieux et intervenants, affirmations catégoriques entendues de la part des intervenants, engagements concrets et rendez-vous pris pour constater les résultats. Aussi, leur déception est grande lorsque rénovation rime avec gentrification
(4), car c’est bien de cela dont il est question lorsque l’on remplace les barres et les tours par des ensemble pavillonnaires. Non pas qu’elles n’aspirent pour elles-mêmes à disposer d’espace, mais peut-on leur reprocher de décrier des constructions qu’elles savent exclues pour leurs familles, y compris en rêve.

Un lapsus particulièrement révélateur a d’ailleurs émaillé nos échanges, lorsque Préfet est devenu « huissier », non pas par assimilation, mais par habitude, car les loyers augmentent, mais le cadre de vie continue à se dégrader. Certaines ont renoncé à s’éloigner pendant la période estivale en raison de travaux attendus, mais ces derniers n’ont pas été réalisés.    

À ces menus extraits, tranches de vie désespérantes, on répondra dans les cercles bien intentionnés que nous traversons une période difficile de crise majeure, et mondiale qui plus est. Mais qu’on y réfléchisse un moment et la réponse évidente viendra des parcours eux-mêmes : la crise pour eux, elle ne date pas de 2008 ; ils sont eux-mêmes les produits d’une crise endémique.   

Certes, j’ai bien conscience moi-même de friser le misérabilisme avec ce propos, mais je veux bien en prendre le risque, tant la misère sous toutes ses formes affleure dans ce quartier.

Monsieur le Préfet, si comme moi vous voyez en ces quartiers autre chose que le résultat d’une volonté délibérée de se complaire dans le nihilisme, vous ne manquerez pas de remarquer que c’est là qu’on a supprimé une classe en Primaire, tout un symbole.   
Vous assurant de mon profond respect, et dans l’espoir de lire prochainement vos propositions.

Christophe Baticle
Travailleur intellectuel
Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales
Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Laboratoire Habiter : Processus Identitaires, Processus Sociaux, Nantes-Amiens
En mission post-doctorale sur le projet « Baromètre des Indicateurs de la Pauvreté et de la Précarité en Picardie », laboratoire CURAPP -UMR CNRS 6054

____________________________________________________________

(1) « Effets de lieu », dans La misère du monde, ouvrage. collectif dirigé par Pierre Bourdieu, Paris : Seuil, 1993, pages 249 à 262.0)
(2) La toponymie est la science qui étudie les noms de lieux (toponymes).
(3) La lutte pour la reconnaissance, Paris : Cerf, 2002.
(4) Gentrification : processus par lequel le profil économique et social des habitants d'un quartier se transforme au profit exclusif d'une couche sociale supérieure.












développement // POLYGUN Graphisme // Nous Travaillons Ensemble

.