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Café des pêcheurs, D. Lachaud
Au Chant du Coq - Maricourt, octobre 2010

L’association « Les Amis d’Éclusier-Vaux » était composée de pêcheurs venus du nord. Elle a été dissoute en 2008 quand le Conseil général a décidé de ne pas renouveler le bail de location du terrain sur lequel les pêcheurs avaient installé leur baraque, leur mobile home, leur chalet. Les anciens de l’association racontent que le terrain, au départ, était une décharge pour les agriculteurs. Il n’était pas en bon état. Les membres de l’association ont tout renivelé. L’association est née en 1971 pour organiser la gestion du bail de location du terrain au Conseil Général, ainsi que son fonctionnement. On était chargés des gros travaux, y compris dans les immeubles : la maison du garde et le hangar. Deux fois par ans, on faisait des travaux d’intérêt général fixés par l’association. Les adhérents devaient participer au moins une fois sur deux, sinon ils payaient une amende. On avait la responsablilité des douze vannes. Tout cela nécessitait la présence d’un salarié permanent. On organisait aussi des tours de garde parmi les adhérents. On avait aussi en charge l’exploitation de l’anguillère. La vente des anguilles couvrait largement le bail qui était, si on convertit, d’environ 49.000 euro par an. Et puis il y a eu l’interdiction du préfet de commercialiser les anguilles. Du point de vue légal, elle s’arrêtait à Frise, donc nous, on n’est pas concernés. Mais on a décidé de faire aussi analyser. nos anguilles par un laboratoire et bien sûr, elles contenaient du PCB comme les autres. En août 2008, un courrier est arrivé, il signifiait que le bail ne serait pas renouvelé. On l’a appris comme ça. Par lettre. C’était juste après la Fête de l’Anguille. Nous on était resté sur un courrier de 2004 exprimant le souhait de mettre en place une réflexion sur les problèmes d’environnement. On était d’accord pour participer à cette réunion, on était prêt à évoluer avec l’époque, à se pencher sur les problèmes environnementaux qu’on contribuait à poser. Il y a eu trois réunions, puis on n’a plus eu de nouvelles pendant un an et demi. Voyant le renouvellement approcher, on a couru après les officiels pendant la Fête de l’Anguille. « Ce n’est ni le lieu, ni le moment » nous a dit le président du Conseil général, monsieur Dubois. Et moins d’un mois plus tard, on a reçu ce courrier. Ça a été dur. Il a fallu dissoudre l’association. Le bruit courait qu’on était des gens pas très recommendables, pas très honnêtes, alors on a fait appel à un cabinet d’experts comptables qui a mis à plat la compta et nous a tout balisé pour aller vers la dissolution. On a vendu tous les biens. Ça allait d’une échelle à un bateau focardeur. On a eu un excédent. Il a été viré à une association de soutien aux handicapés appelée l’Air de rien, et aussi en partie au Secours Populaire. Ça a été une période très difficile. On a subi des vols. On venait le week-end et on découvrait que du matériel disparaissait. Moi j’étais secrétaire à la fin, puis liquidateur de l’association. Je n’avait que six ans d’ancienneté. Certains d’entre nous venaient depuis quarante ans.
Le fait d’être considéré comme des envahisseurs, d’être appelé « les doryphores », ça ne fait pas plaisir, surtout quand on sait qu’avant nous, les doryphores c’était les boches.Tout le monde ne pense pas comme ça ici, quand même, à Frise je n’ai jamais entendu prononcer le mot doryphore.
Aujourd’hui la moitié d’entre nous est dispersée dans la région, l’autre moitié a arrêté la pêche et ne vient plus. Moi je suis à Suzanne, j’ai acheté une petite maison qui est posée sur un terrain que je loue à la mairie. J’ai un bail de douze ans.Nous on aime venir ici. On trouve le site extraordinaire et on aime toujours pêcher, même si maintenant on remet les poissons à l’eau. Il y a toujours un plaisir à remplir sa bourriche, qu’on la mange ou qu’on la remette à l’eau.
Il faut savoir si on s’occupe de composer une belle carte postale ou si on s’occupe des gens qui sont là. Aujourd’hui, la carte postale est belle, mais il n’y a plus de pêcheur sur le marais. Ici on préfère des gens qui viennent et repartent à ceux qui s’installent. Par exemple, les anglais qui viennent avec des tours opérators pour faire le tour du souvenir, on aimerait bien qu’il pêche un peu aussi. On ne s’est pas du tout appuyé sur ce qui existait déjà pour construire. Le bon sens, c’est de s’appuyer sur ce qui existe déjà pour construire. Le bon sens, oui. Mais dans la réalité, ce n’est pas toujours le bon sens qui prime. Il y avait un socle vivant. C’est dommage. Picards, Boyaux Rouges, Ch’tis, on est tous du même milieu. Être des étrangers à quatre-vingt kilomètres de chez soi, c’est malheureux. Moi je suis content qu’on se soit rencontrés, qu’on ait pu mettre sur le tapis ce qu’on avait sur l’estomac depuis plusieurs années. Il faudrait qu’on arrive à améliorer l’entente entre des habitants qui ont des intérêts différents.

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