- Bord de Ville, 2011, 2012...
- Rencontres après l'été chaud
- Fafet-Brossolette-Calmette-La Cité... ?
- Bord de Somme, 2010
- Enquête de Sophie Douchain
|
|
Qui est d’ici ? Christophe Baticle
 De la légitimité à user de la nature : conflits et enjeux sociaux
La sociologie est une discipline scientifique qui détient ses méthodes, théories et concepts, longuement élaborés tout au long du XXe siècle. Ses techniques d’objectivation sont maintenant reconnues comme parties prenantes du mouvement positiviste, qui postulait le progrès dans la connaissance. Le principal partisan, à cette époque, de l’école dite « française », tenait pour un gage de scientificité la prise de distance d’avec l’« objet » étudié. L’analyste se posait en surplomb de la scène sociale qu’il observait, pour éviter toute « contamination » subjective d’avec les acteurs qui « jouaient » leur rôle, en fonction de leur statut, à partir de systèmes de valeurs qui leur étaient propres et dont ils étaient en quelque sorte les dépositaires, héritiers d’une position dans la stratification sociale. Emile Durkheim a schématisé cette posture dans un ouvrage resté célèbre[1], mais désormais largement remis en question. Car le chercheur est tout autant un participant au monde social que le zélé pourfendeur de la subjectivité, fusse-t-elle rebelle[2]. Nombre d’auteurs ont descendu le savant de son piédestal et, il faut bien le reconnaître, la démarche du collectif La Forge y contribue à sa manière en instiguant une forme de recherche-contribution où la parole devient autant matériaux de réflexion qu’outil de co-construction.
Ici, la difficulté tient dans le statut à accorder à la parole délivrée par les habitants du lieu, qu’on pourrait définir comme les occupants de l’entité vallée. En réalité le problème est plus complexe qu’il n’y paraît, car cette unité géographique ne recoupe que très partiellement la réalité vécue socialement. Les chapelets de communes qui parsèment le cours du fleuve entretiennent entre eux des relations de proche en proche, selon une logique proxémique contrebalancée par l’attraction exercée à partir des plateaux, mais plus encore par les villes disposées sur les axes de communication. Administrativement parlant on ne trouve pas plus de force centripète. La moyenne comme la haute vallée ne dispose pas de structure intercommunale réunissant les politiques publiques, à la manière du Syndicat Mixte pour l’Aménagement de la Côte Picarde (SMACOPI). Cette absence est aussi une opportunité dans la mesure où aucun discours officiel établi ne prime dans l’expression des participants aux cafés-débat proposés par La Forge. Il s’y délivre de ce fait des propos centrés sur un Nous limité aux quelques villages concernés par cette série de rencontres.
Une bonne part des discours recueillis se résume à une tentative, pour chacun des intervenants, afin de se situer en tant que personne en regard du groupe local constitué. Mais dans la mesure où la plupart d’entre eux se considèrent encore comme des « pièces rapportées », les uns et les autres se sont évertués à retracer les conditions dans lesquelles ils se sont sentis tant soit peu des intrus. Pour autant, dans leur grande majorité ils relèvent aujourd’hui des forces vives qui font la vie collective des localités, jusqu’à en porter la mémoire orale. Une question se pose alors : pour apprécier la teneur du message délivré, faudrait-il préférer adopter un regard éloigné, voire étranger à ces jeux de défiance entre gens d’ici et gens d’ailleurs, ou au contraire accepter la ressemblance pour mieux pénétrer le ressenti à l’égard cette étrangeté dont les uns affublent les autres ?
Le reconnu Pierre Bourdieu lui-même a effectué son virage à 180° en faisant publier sous sa direction une compilation d’entretiens basés sur une méthode allant jusqu’à préconiser la proximité de condition maximale entre l’interviewer et l’interviewé[3]. Le même avait pourtant liquéfié l’entretien biographique quelques décennies plus tôt en avançant que « Le sujet et l'objet de la biographie (l'enquêteur et l'enquêté) ont en quelque sorte le même intérêt à accepter le postulat du sens de l'existence racontée (et, implicitement, de toute existence) […] Cette inclination à se faire l'idéologue de sa propre vie en sélectionnant, en fonction d'une intention globale, certains événements significatifs et en établissant entre eux des connexions propres à leur donner cohérence, comme celles qu'implique leur institution en tant que causes ou, plus souvent, en tant que fins, trouve la complicité naturelle du biographe que tout, à commencer par ses dispositions de professionnel de l'interprétation, porte à accepter cette création artificielle de sens […] Essayer de comprendre une vie comme une série unique et à soi suffisante d'événements successifs sans autre lien que l'association à un ̎̎sujet̎ dont la constance n'est sans doute que celle d'un nom propre, est à peu près aussi absurde que d'essayer de rendre raison d'un trajet dans le métro sans prendre en compte la structure du réseau, c'est‑à‑dire la matrice des relations objectives entre les différentes stations »[4].
Dans l’entretien collectif la relation est pourtant passablement distincte. Contrairement à une situation duelle, un triptyque se met en place entre chacun et le groupe, le tout sous le regard des observateurs intervenants. Une double mise en scène se produit alors, chaque intervention visant à se positionner vis-à-vis du groupe des pairs, mais aussi à l’intérieur du cadre présupposé des attentes des initiateurs observants. Ces derniers peuvent penser que leur mission consiste à décortiquer la première de ces présentations, celle des échanges entre habitants aux histoires plus ou moins douloureuses quant à l’accueil reçu à leur arrivée sur place, ou au contraire considérer que c’est la situation offerte par eux-mêmes qui crée l’opportunité à cette forme d’expression rétrospective.
Pour notre part, nous optons en faveur d’un mixage entre ces deux postures, considérant qu’il n’est pas plus intelligible d’entendre la parole des habitants hors du contexte d’énonciation qu’en ignorant la position objective qu’ils occupent historiquement les uns par rapport aux autres. Autrement dit, s’il y a bien dans ces discussions une configuration favorablement créée pour que s’énonce la légitimité subie de l’autochtonie, celle-ci n’en est pas moins préexistante. C’est l’utilisation qu’on en fait qui peut éventuellement changer. Car celles et ceux qui s’expriment sont maintenant en passe de remplacer l’ancienne « aristocratie » qui faisait valoir ses quartiers d’autochtonie à leurs dépends. Pour le percevoir, il nous semble tout autant nécessaire de s’imbiber du ressenti à l’égard de la règle, y compris en la connaissant par son expérience propre, que de s’en distancier pour la replacer dans les enjeux contemporains.
Usages de l’espace et appartenance locale
Cette histoire sociale, dont le chercheur est lui-même un prototype, oblige donc à tenir compte de nos propres parcours. Que faire par exemple de ses origines rurales en se posant dans cette vallée de la Somme ? Comment apprécier le concept d’autochtonie, voire le capital de ressources sociales dont il recèle quand, soi-même, on peut se sentir concerné par cette forme d’appartenance au village dont on est à la fois un résidant, mais plus encore un « légitime » occupant, de cette légitimité indicible et pourtant omniprésente du primo-arrivant. Mais qu’en serait-il par exemple, si loin d’être coutumier de l’entre soi local l’investigateur était un parfait allochtone ? Les horsains perçoivent avec une acuité sans commune mesure ces « détails » qui font toute la différence, même si, dans l’absolu, de différence il n’y a que le poids de conventions connues sans qu’il soit besoin de les apprendre. La combinaison du temps écoulé sur un territoire (même abstrait comme l’espace d’une association), résume à elle seule le principe structurant de la production d’un « étranger » sur une base spatio-temporelle. Cette étrangeté naît de prime abord d’une sélection de critères différenciateurs parmi un vaste univers des possibles. Qu’on dénomme le résultat d’ensemble une culture ou une stratégie, reste que ces signes persistent dans leur efficace. Pour illustrations, se dire bonjour, manifestation particulièrement révélatrice des modes de sociabilité en vigueur ou encore plus simplement marcher, déambuler dans les rues d’un village, sont des expressions sur lesquelles déteint la légitimité que l’on s’accorde à être ici parce que l’on est d’ici.
Pour se saluer, certaines localités usent de codes implicites pourtant bien établis, même si la conscience qu’en ont leurs acteurs peut être discutée. Entre autochtones par exemple, le mouvement de la tête partira du bas pour aller vers le haut, le menton jouant ici le rôle principal. Cette expression pourrait se traduire par un « je te reconnais ; nous relevons du même groupe et je le signifie par mon geste. » Le signe de tête que ces originaires adressent aux nouveaux venus se révèle très différent dans son sens autant que dans sa signification, correspondant à l’habituel hochement descendant où c’est le front qui s’impose. Il est davantage question dans ce cas d’une reconnaissance plus formelle, au point que pour les villageois la différence est vécue comme un véritable classement social.
Ce dernier peut encore s’exprimer à partir du toponyme, pourtant censé constituer un repère partagé de tous, un invariant qui transcende les origines, une balise purement fonctionnelle entre un lieu et le nom qu’on lui attribue. Il n’en est souvent rien[5]. En règle générale c’est la prononciation qui sert à distinguer les locuteurs quant à leurs origines, mais à Naours, célèbre pour ses « muches », véritable ville souterraine creusée au Moyen Age sous le village lui-même pour servir de cachette lors des invasions, ce principe a été poussé à son paroxysme, le toponyme faisant l’objet de quatre formulations fort différentes, lesquelles révèlent la provenance des énonciateurs. A l’extérieur de la Picardie on prononce Naours en retenant toutes les lettres, dans la région Naour, chez les résidents non originaires Nour et enfin Nor parmi les autochtones. Ainsi, selon le phrasé il est aisé de reconnaître la plus ou moins grande distance de son interlocuteur avec le cercle des natifs.
Il en va de même avec les façons de procéder aux déplacements pédestres. Non seulement il est perceptible que certains hommes maintenant âgés ont vaqué aux travaux champêtres en suivant les chevaux dans la raie du labour, mais y compris chez les plus jeunes, la démarche affirmée et profonde qui semble pénétrer le sol est l’apanage des ayants droit à cette marque distinctive. En d’autres termes, à y regarder de près le mode de marche varie chez un même individu d’une situation à l’autre, de l’espace connu et maîtrisé du finage à l’anonymat ressenti au travers des centres-villes. Et si l’on décidait de ne pas nous suivre jusqu’à ces illustrations sémiologiques, reconnaissons que les lieux fréquentés dans le village sont assez symptomatiques à eux seuls de la relation entretenue avec les villageois. Centralité à la dimension du patelin, la place communale participe à cette symbolique de l’espace. Entre ceux qui « montent » sur la place, la traversent et l’occupent, par rapport à ceux qui prennent soin de l’éviter en restant dans les rues de contournement, la différence s’avère de même nature. « Dis moi ce que tu évites, je te dirai quel habitant tu es », avance de la sorte Jean-François Augoyard[6]. Les plus grands déambulants ne sont pas, loin de là les plus enkystés dans le territoire. Pourtant, certains emplacements apparaissent clivant au regard de l’autochtonie, selon qu’on les fréquente ou qu’on s’en détourne.
Les figures « cheminatoires » les plus expressives sont sans nul doute celles qui embrassent le plus largement l’ensemble des sites fréquentés par les résidants. D’autres, qui peuvent les recouper, circonscrivant un territoire selon un mode rotatif, ont été largement étudiées à partir d’une lecture ritualisée des pratiques spatiales. Au-delà des rites magico religieux, il est possible d’en appliquer la conceptualisation à des exercices plus profanes, comme la prise de possession d’une nouvelle résidence. « Les trajets concentriques désignent cet ensemble de déplacements qui marquent un lieu comme central. Les rites d’installation, de reconnaissance, le repérage du voisinage, sont autant de rondes qui constituent le réseau de définition d’un lieu »[7].
« Je pense donc je suis… de quelque part »[8]
Dans ces échanges proposés aux riverains du fleuve Somme, à partir de quelques communes à fort potentiel touristique, il fut constamment question de ce Je territorialisé en vis-à-vis d’un Nous apparemment constitué de longue date. Pourtant, à de multiples reprises l’interconnaissance attribuée comme une évidence à l’entité villageoise apparut avec une moindre acuité, quand ce ne fut pas en totale déshérence. Dans ce cas, comment comprendre qu’une telle tension naisse à partir des usages de ce que l’on définit par la nature, si ce n’est comme expression nouvelle de la même dichotomie entre « purs jus » et « greffés » ? A travers les migrations qui ont progressivement transformé la population locale, les nouveaux venus ont transporté leur culture, dont les représentations de l’espace bucolique sont parties prenantes. Au contact avec les postulats locaux, des ambivalences sont nées : à la fois critique de l’agriculture intensive et pourtant statut particulier accordé aux agriculteurs, parce que parmi les derniers à nier la réalité du village-dortoir. Des hybridations qu’on pourrait nommer idéologiques, au sens noble du terme, sont ainsi apparues. Un subtile mélange entre comportements typiques de la modernité réflexive[9] et nostalgie envers le passé imaginé[10] s’est mis en place.
Dans ce contexte, l’espace dit « naturel » devient l’enjeu de tiraillements renouvelés, probablement aussi parce que les nouveaux détenteurs de la légitimité autochtone, contrairement à leurs prédécesseurs, ne maîtrisent que très peu le patrimoine foncier. Pour autant, lorsque l’on a dit « nature » c’est un univers qui s’ouvre, sans qu’une définition unique puisse s’imposer à des systèmes de représentations qui divergent du tout au tout. Au sein des populations les plus distantes du travail productif dont le substrat s’ancre dans les richesses du sol, l’idéal naturel se rapproche de la notion d’environnement sauvage, soit des étendues où l’action humaine semble absente, ou tout au moins limitée à la portion congrue. A l’inverse, agriculteurs, éleveurs et sylviculteurs comptent parmi les premiers partisans d’une beauté naturelle organisée, pour ne pas dire tirée au cordeau. Les premiers sont orientés préférentiellement vers le non interventionnisme, généralement précédé d’une phase de restauration, qui prend parfois dans les discours un caractère de rédemption. Les seconds au contraire tirent toute leur légitimité de la domestication d’une sauvagité ancestralement hostile à la vie humaine. Leur anthropocentrisme n’a d’égal que la défiance dont l’homme est l’objet chez leurs concurrents, dont la figure idéale-typique peut prendre les contours du militant écologiste.
Entre ces deux pôles, d’autres acteurs de l’espace occupent des positions métissées, à commencer par les chasseurs, à la fois alliés territorialement aux pourvoyeurs de terres que sont les exploitants agricoles et par là teintés d’agrarisme, mais tout à la fois critiques d’une agriculture qui laisse peu de place à la biodiversité des territoires, en allant jusqu’aux randonneurs qui leur disputent l’usage récréatif du territoire. De leur côté, les pêcheurs à la ligne ou selon la méthode des anguillères lorsqu’elle était encore autorisée, se divisent entre les rares professionnels subsistant et la masse des amateurs s’adonnant à un loisir resté populaire.
On pourrait continuer à multiplier les exemples, chaque groupe de pratiquants recherchant dans les vertus de son exercice les motifs pour invoquer une légitimité à perdurer, voire à se développer. La plupart du temps l’argument économique est avancé en éperon pour devancer les oppositions, mais en arrière-plan se profilent d’autres justification : la défense de l’environnement, la tradition, l’entretien des territoires…
A partir de ces lignes défensives c’est encore le rapport historiquement établi par chaque groupe d’acteurs avec les lieux qui se trouve posé. Décidément, la question de l’autochtonie est moins anodine qu’il n’y paraît au premier abord…
Christophe Baticle Travailleur intellectuel Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales Université de Picardie Jules Verne, Amiens Laboratoire Habiter : Processus Identitaires, Processus Sociaux, Nantes-Amiens

[1] Les règles de la méthode sociologique,
[2] Cf. Oskar Negt : L’espace public oppositionnel, Paris : Payot & Rivages, 2007, traduit et préfacé par Alexander Neumann, « Critique de la politique ».
[3] Cf. La misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu, Paris : Seuil, 1993, collection « Libre examen », 960 pages.
[4] Cf. « L’illusion biographique », in Actes de la recherche en sciences sociales, n° 62/63, juin 1986, pages 69 à 72.
[5] Cf. Sylvia Ostrowetsky : « Des mots, des choses et des lieux », in L’esprit de société, collectif, Paris : Mardaga, 1993, pages 281 à 319.
[6] Cf. Pas à pas. Essai sur le cheminement quotidien en milieu urbain, Paris : Seuil, 1979, « Espacements ». L’auteur définit son concept comme une convergence de multiples parcours vers un même centre, impliquant une dynamique centripète de nature symbolique. Ici page 27.
[7] Pierre Sansot, Hélène Strohl, Henry Torgue et Claude Verdillon : L’espace et son double. De la résidence secondaire aux autres formes secondaires de la vie sociale, Paris : Champ urbain, 1978, page 56. Voir en particulier la partie intitulée « Parcours et rondes », pages 53 à 58.
[8] Guy Di Méo : L’homme, la société, l’espace, Paris : Anthropos (distribué par Economica), 1991, « Géographie ».
[9] Cf. Anthony Giddens : Les conséquences de la modernité. Théorie sociale contemporaine, Paris : L’Harmattan, 1994.
[10] Cf. sous la direction de Henri-Pierre Jeudy : Patrimoines en folie, Paris : Maison des sciences de l’homme, 1990, « Ethnologie de la France », cahier 5, avec le concours du Ministère de la culture et de la communication, mission du patrimoine ethnologique.
|
|