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HABITER ? 2010...




ÉCLUSIER-VAUX, Christophe Baticle




LES ANGUILLES : UN PATRIMOINE DISTINCTIF


    Il est des nourritures réflexives qui pétillent, un peu à la manière de ce mousseux à la fraise, made in Chuignes(1), dont la commune d’Eclusier-Vaux nous a abreuvés lors de ce dernier « café des habitants » ; café qui doivent donc alimenter les comptes-rendus des « Rendez-vous du fleuve » en septembre prochain, ici même, dans ce petit village des bords de Somme. En réalité non pas un, mais deux villages en tous points dissemblables, mais réunis par une fusion paroissiale qui remonterait au moins à 1680 selon les archives qui ont résisté au poids des années(2). Ici aussi, comme dans les précédentes haltes de notre petit périple, on a largement glosé sur les « gens d’ici ». Avec le recul, le projet culturel de La Forge aurait pu s’intituler Etre d’ici, car si « Nous sommes ici » décrit une réalité bien prégnante, en permanence il aura été question de la légitimité des primo-arrivants. S’y est ajouté néanmoins une autre dimension, absente des précédents débats : au-delà des querelles de clochers et des jeux distinctifs auxquels on s’adonne d’une localité à l’autre, ici c’est une configuration en quelque sorte inversée qui s’est présentée. En effet, même si ces villages de Picardie se ressemblent parfois comme des jumeaux, on y exerce avec dextérité l’art de la différenciation. On pensera aux villages-rues du Santerre à quelques encablures de là. Trop semblables peut-être justement pour ne pas élever à la hauteur d’un trait distinctif signifiant le moindre écart, y compris imperceptible au regard extérieur. Ici au contraire c’est la similitude qui s’est mise aux abonnés absents, pourtant un trait d’union entre Eclusier et Vaux rassemble les deux entités en une seule sans que cela semble poser le moindre problème.

Ressemblances et distinction : un trait d’union rassemblant des entités dissemblables

    Il y a bien ce détail linguistique, un « chez nous, à Vaux » lancé en introduction, qui aurait pu laisser penser qu’on cohabite sans se rassembler, mais c’est là l’unique marque du localisme d’agglomération qui aura pointé. Pourtant, on a poussé loin l’autonomie : deux églises, deux cimetières et surtout le fleuve pour limite entre les deux pâtés de maisons ; tout cela pour seulement 145 résidents, et encore avec les élèves internes de la Maison Familiale Rurale. Officiellement, le dernier recensement réalisé par l’INSEE(3) ne donnait que 91 habitants permanents. En 1983 on n’en comptait d’ailleurs que 56 et jusqu’à 35 résidences secondaires, alors que « le village se mourrait peu à peu », bien que d’antan on enregistrait une population bien plus importante. C’est peut-être une explication pour cette entente qui enjambe la géographie. Car entre Eclusier et Vaux pas grand-chose de commun de la « rive gauche » à la « rive droite », et qui plus est un troisième lieu avec le site longtemps occupé par les « habitations légères » regroupées en association. Pourtant, la Somme fait partie de ces départements « communaugènes » : un effectif de près de 800 communes pour moins de 600 000 âmes ; c’est dire si on y trouve des mairies dans des patelins bien moins peuplés encore. Comme un symbole justement, la mairie-école se trouve bizarrement plantée au sommet de la côte, à mi-chemin entre les deux hameaux, au beau milieu des champs. Pour preuve qu’il n’y a là aucun hasard, lorsque le premier conflit mondial a obligé à reconstruire l’édifice, on ne s’est éloigné que de quelques cent cinquante mètres, afin d’éviter l’instabilité du sous-sol, provoqué par innombrables galeries d’exploitation de la craie phosphatée. Il y avait là bien évidemment le résultat d’une fonction pratique pour les enfants scolarisés qui réalisaient le parcours quatre fois par jour, mais surtout il n’était pas question d’accepter que l’un des deux clochers hérite des attributs de la République au village(4) au détriment de son alter ego. Quand il est question de réaliser des travaux, c’est encore un savant équilibre qui s’impose : un kilomètre de voirie rénové pour Eclusier, un kilomètre pour Vaux. Pareille diplomatie contrainte a trouvé son écho dans de multiples localités de la région, mais généralement regroupées par une décision administrative en amont. Au Frestoy-Vaux, à la limite méridionale du département, versant Oise, tout un ensemble urbanistique (formé de l’église, du presbytère, de la mairie-école et de son logement de fonction, ainsi que du monument aux morts et du jeu de paume) a été bâti entre Frestoy et Vaux.

Comment expliquer alors qu’un tel autonomisme n’ait pas donné lieu à quelque tentative de sécession pour Eclusier-Vaux ? Serait-ce qu’il y aurait ici moins d’autochtones qu’ailleurs ? Mais dans les environs précisément, nous avons vu que les originaires n’étaient pas si massivement représentés, tout en jouant un rôle déterminant dans la manière de se positionner par rapport à l’être ici. Il n’en va pas différemment pour la commune aux deux clochers qui nous intéresse en l’espèce. Madame l’épouse du Maire n’en a rien caché en se présentant comme l’une des seules natives de l’assemblée, en regrettant presque l’élection de son conjoint envers et contre cette règle cardinale de la vie villageoise. Ce dernier, un « étranger » de Maricourt situé à moins de quatre kilomètres, reste un « greffé » pour reprendre l’expression entendue à Cappy, mais de part sa femme « pur jus », il a acquis de justesse son premier siège de conseiller en 1976, lors d’une élection partielle, trois ans après son installation à Vaux. Marié en 1964, il a probablement mérité cet adoubement difficile de part son statut de « beau-fils de Marguerite », soit la femme de l’ancien Maire. Issu du plateau, sa descente dans la vallée n’est donc pas allée d’elle-même, et après quarante années ou presque de vie au village, on peut encore se sentir extérieur, tout comme les émigrés peuvent continuer d’établir la distinction pour leur propre compte : « j’habite à X, mais je suis de Y ». Rejet et distanciation sont deux phénomènes complémentaires pour les horsains, et leur sentiment d’exclusion ici peut ne constituer que la face inversée de leur inclusion dans la localité d’origine, avec laquelle ils conservent parfois des liens forts au travers de la parenté, de la propriété foncière et des activités collectives, dont l’incontournable pratique du territoire qu’offre la chasse.

    La perception d’une fermeture à l’égard des allogènes ne peut pas plus être classée parmi les « particularismes picards » qu’on a tôt fait de réserver à une région d’invasions séculaires. Autour de la table, les uns et les autres narrent leurs expériences similaires, en Alsace, dans les Vosges ou plus globalement chez les « sudistes ». Au-delà donc d’un « tempérament » réputé « froid », être connu et connaître restent les voies privilégiées d’une acceptation réussie sous la plupart des latitudes.
Pourtant ici la notion de délimitation prend un caractère particulièrement physique avec le fleuve qui sépare les deux agglomérations, au point que pendant la guerre 1914-1918 on retrouva le front de pars et d’autres, le pont qui permet d’accéder à chacune des deux villages devenant la « petite frontière », obligeant les habitants à disposer d’un laissez-passer entre la rive droite, allemande et la rive gauche, alliée.

Les anguilles fédératrices

    On peut encore rechercher les causes de cette réunion dans les profondeurs historiques des moines de Saint-Vast, qui établirent ici un important monastère dès le XIe siècle, mais ce ne serait là que pure conjecture. Les récits légendaires qui se rattachent à la personnalité du saint homme sont d’ailleurs nombreux, dont l’ours apprivoisé qui l’accompagnait dit-on, et encore cette pierre dite de Saint-Vast, une meule d’aiguisage placée dans le cimetière de Vaux, dont la vertu consistait à provoquer la marche chez les enfants « tardifs » en la matière. A dix-huit mois révolus leurs parents leur faisaient réaliser le rituel consistant à tourner autour de la pierre, y grimper et à les y asseoir. Une circumambulation qui, comme tant d’autres, exprime assez bien l’action de circonscrire, donc de s’approprier(5).

    Plus proche de nous, il existe depuis la décennie quatre-vingt un ciment beaucoup plus adéquat à expliquer qu’on trouve ici une identité communale qui transcende la dualité villageoise. En 1986, alors que le creux démographique est avéré, germe l’idée d’une manifestation à même de revivifier ce fond de vallée. Ce sera la première « fête de l’anguille », aujourd’hui un succès qui attire les foules et qui bénéficie du label « traditions en fêtes » du conseil régional, mais encore le soutien du département et de la communauté de communes. A l’époque les festivités sont rares dans le secteur et les anguillères une spécificité dont on perçoit rapidement les potentialités valorisantes pour les villages concernés. On ne parle pas encore de « patrimoine » comme on peut le faire aujourd’hui, mais à n’en pas douter cette initiative entre dans le cadre des processus de patrimonialisation observés à cette période. On ne se doutait pas non plus que la commercialisation des anguilles serait interdite un jour au nom de la pollution du fleuve, mais désormais cette décision a bel et bien fait entrer les anguillères dans la mémoire collective que les édiles souhaitent transmettre aux générations futures. Paradoxe d’un interdit qui renforce au final l’attrait pour ce qui relève désormais du passé.

    S’est posée d’entrée de jeu la question de l’intercommunalité puisqu’à l’origine la fête se proposait d’être organisée par plusieurs localités, chacune en revendiquant néanmoins la localisation. Dans un second temps, la proposition sera qu’elle devienne « tournante », mais là encore restait à déterminer la première implantation. Finalement, Eclusier-Vaux organisera seule la manifestation, qui deviendra le trait distinctif de la commune, en faisant en quelque sorte sa notoriété. Devenu le lien fédérateur entre Eclusier et Vaux, la fête de l’anguille est désormais connue dans tout le département et pour sa treizième édition elle exige un plan de circulation synonyme d’affluence. Lors des trois premières années le succès grandissant oblige à mobiliser des bénévoles qui bientôt débordent du cadre villageois. Par la suite, les festivités deviendront biannuelles.

    Parce que les premières éditions se déroulaient sur un terrain relevant du conseil général loué par « Les amis d’Eclusier », cette dernière association s’est trouvée naturellement associée à l’organisation. D’autant plus que c’était là la seule structure organisée par la loi du 1er juillet 1901, et que ce statut associatif permettait de bénéficier de facilités, notamment pour le financement au travers des subventions publiques.
    C’est là que la fête rencontre à nouveau la notion d’autochtonie. Au fondement des « Amis d’Eclusier », il y a en effet l’histoire du tourisme nordiste sur les bords de Somme. Les 21 hectares de terrain, dont partie en marais, détenus par l’assemblée départementale, sont le résultat d’un legs. Cadeau empoisonné ? La zone fait en effet office de dépotoir pour les locaux, lorsque les zones humides ne faisaient pas encore l’objet de l’attention contemporaine qu’on leur accorde désormais. Les marécages souffrent alors d’une image peu flatteuse de hors lieu, infesté d’une faune peu accueillante, quand ce ne sont pas des bêtes maléfiques nourries par des légendes apocalyptiques. Il n’en est plus rien depuis que l’écologie a mis l’accent sur la biodiversité qui règne dans les marécages, au point que le secteur devient l’objet de toutes les attentions.

    Un site redécouvert en 1960 par des touristes du Nord-Pas-de-Calais d’origines populaires, attirés par les qualités halieutiques dont il recèle. Peu à peu, les caravanes posées le temps du séjour cèdent la place à des installations pérennes. Aménagement après aménagement, le camping devient quartier, atypique certes, mais bien réel. Les dites « habitations légères » succèdent aux tentes et progressivement les touristes de passage finissent par se sentir du lieu. A partir de 1971 leur association contractualise avec le propriétaire du fonds un droit de présence. Jusqu’en 2007, où le renouvellement du bail finit par se révéler encore plus problématique que lors de la précédente signature, neuf ans auparavant. Motifs des griefs, tout d’abord l’assainissement hors normes et l’absence de permis de construire. Au 31 juillet de la même année la décision finale tombe : non reconduction. L’expulsion qui suivra l’année suivante attise les tensions entre les locaux et ces « nouveaux » habitants, lesquels revendiquent à leur actif l’instauration de la première fête de l'anguille(6). Si ce n’est que pour le comité des fêtes, créé en partie à cet effet, la manifestation est devenue un enjeu dont il s’estime dépossédé par les allégations des « Amis d’Eclusier ».
    Peu importe ici comment il convient d’apprécier la part des uns et des autres dans la réussite dont la commune peut se targuer, n’ayant de tout façon pas les moyens de « mener l’enquête ». L’essentiel tient davantage dans la façon dont les parties en présence estiment désormais ce qui n’était au départ qu’un évènement local, devenu un faire-valoir à dimension régionale à force de mobilisations. Pour une population aussi réduite, la performance n’est en rien anodine. Elle démontre que les processus de patrimonialisation sont de plus en plus souvent à la base d’un « regain »(7) touristico-identitaire notable. On aura pu observer un cas extrême avec la petite bastide de Marciac, dans le Gers, devenue la capitale métropolitaine du jazz au travers de « Jazz in Marciac », une méga rencontre swinguante qui a amené à ce que se développe dans la région une batterie d’activités tournées vers ce style musical, des fabricants d’instruments jusqu’aux classes spécialisées du collège de Marciac.

    On pourrait souhaiter la même chose à Eclusier-Vaux, si ce n’est que les anguilles sont désormais importées du sud où elles restent commercialisables. Il n’est pas non plus certain que ce soit là le souhait des résidents. Il y a un pas de la fête de l’anguille à l’économie du patrimoine. Quoiqu’il en soit, une page s’est tournée avec ce tourisme à la marge des réseaux officiels et si la cause de leur déménagement est louable, au nom de la salubrité des eaux de la Somme, il semble bien que les causes profondes de la pollution du fleuve se trouvent bien en amont, autour du bassin industriel de Saint-Quentin qui a déversé ses produits toxiques des décennies durant. Le pot de terre contre le pot de fer ? On pourrait être tenté de le penser, mais encore un phénomène de restructuration dans les formes légitimes de tourisme qui n’en est probablement qu’à ses balbutiements sur les bords de Somme.



1) Une production locale dans un village tout proche de la haute vallée de la Somme.
2) Une partie des registres ayant servi à allumer le poêle de la mairie, pendant la première grande guerre, alors que l’Etat-major occupait le bâtiment. On en aurait également retrouvé une partie dans le puît adjacent.
3) Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques.
4) Cf. Maurice Agulhon : La République au village. Les populations du Var de la Révolution à laIIè République, Paris : Seuil, 1979 [Plon, 1970].
5) Cf. Pierre Sansot, Hélène Strohl, Henry Torgue et Claude Verdillon : L’espace et son double. De la résidence secondaire aux autres formes secondaires de la vie sociale, Paris : Champ urbain, 1978. Voir en particulier la partie intitulée « Parcours et rondes », pages 53 à 58.
6) Cf l’article du Courrier Picard, en date du 20 juillet 2008, page 18.
7) Cf. Jean Giono : Regain, Paris : Grasset, 1930. Un des trois ouvrages d’une trilogie du Pan (le dieu Pan) composée de Colline (1929), Un de Beaumugnes (1929) et enfin Regain. Ce dernier est adapté au cinéma par Pagnol en 1937, avec Orane Demazis et Fernandel.









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