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HABITER ? 2010...




CURLU, Christophe Baticle


LA LIMITE : UN SCHÈME STRUCTURANT


    La limite concrète, physique et matérialisée, qui sert dans nos sociétés de fondement à la notion de frontière, entretient un rapport consubstantiel avec le concept de l’habiter. Entendons ici la résidence, l’occupation d’un territoire investi et défendu comme un bien précieux, parfois le seul repère solide qui résiste à la déstructuration des régulations désormais reléguées aux oubliettes de l’histoire, à savoir cette époque bénie de ce que l’on nomme les « Trente Glorieuses », ces années de croissance pendant lesquelles les droits sociaux connaissent une expansion jamais connue jusqu’alors : un salariat généralisé et protecteur assuré par l’Etat dit « providence », l’obtention et l’extension des congés payés, un droit à la retraite non contesté, une sécurité sociale bénéfique à une longévité sans commune mesure avec les périodes antérieures, un statut pour les travailleurs estropiés, la reconnaissance du handicap et bien d’autres acquis assurés à au moins une majeure partie de la population. Certes, on exagère de nos jours beaucoup l’impact de ces progrès, mouvement de contre balancier oblige, mais il apparaît indéniable que les nouvelles règles de la redistribution ont alors changé la vie.


Quand le monde habite le village

    Quelle que soit la position politique ou idéologique que l’on puisse individuellement et collectivement entretenir avec ces évolutions, chacun de nous n’aura aucune difficulté à percevoir que cette tendance a rencontré un retournement décisif, et ce dès le milieu de la décennie 80, lequel n’a cessé de s’accentuer durant les vingt-cinq dernières années. Laissons de côté, dans le cadre ici imparti, les causes que tous nous pouvons en avancer, autant que le jugement que tout un chacun peut émettre sur ce contexte. Tentons plus modestement d’imaginer (ou simplement de relater) les ressentiments, les frustrations, les angoisses face à cette insécurité du demain que pareille révolution silencieuse a provoqué dans maints esprits, notamment chez les plus mal lotis pour lutter dans cette conjoncture, les « relégués », les « disqualifiés », les « désaffiliés » et autres « déclassés », selon la posture théorique privilégiée.

    Ajoutons à cela la tendance écrasante qui s’impose désormais unanimement sur le monde entier et que l’on qualifie de phénomène de « globalisation ». Sans chercher à reproduire ici les traités sur la question, ses manifestations les plus évidentes tiennent dans l’intrication étroite entre ce qui peut se dérouler ici, dans le micro-monde de la plus petite des localités picardes ou partout ailleurs, et les vastes mouvements économiques, sociaux ou culturels qui affectent l’immensément grand. Or paradoxalement, du moins en apparence, on assiste en parallèle à une forme de renouvellement de l’attrait pour les problématiques hyper localisées, d’implication dans le lieu vécu, de réinvestissement dans les sociabilités de l’ici. Versant logique aux troubles provoqués par le désarroi de la globalisation ? Inversion de la face d’un même Janus ? Réaction rassurante face à l’immersion troublante dans le tourbillon des échanges toujours plus rapides ? Probablement tout cela à la fois : sensation d’une terre se restreignant, se transformant à vitesse précipitée, émondant les différences qui donnaient le sentiment d’une identité profondément distincte et inaltérable.
    A ce processus, la vallée de la Somme n’échappe pas. Depuis longtemps déjà des vagues de migrants sont venus en exploiter les richesses. Les marais qui la distinguent de son environnement ne sont que le résultat séculaire de l’extraction de la tourbe, dont on se servait comme ressource calorifique. Parce que désormais nous sommes entrés dans l’ère de la patrimonialisation, elle s’est retrouvée propulsée au rang de première zone tourbière d’Europe de l’Ouest, révélant en devers d’elle-même un enjeu dont elle hérite sans l’avoir choisi véritablement. Ce faisant, sous l’effet de la protection contemporaine en matière de biodiversité, le val de Somme joue bel et bien un rôle dans le concert international pour la préservation des espaces devenus rares.
    Alors pourquoi ne pas en faire un atout pour le département ont pensé les édiles. De tels paysages intéressent les pêcheurs du dimanche, « petites gens » aux revenus modestes, mais leurs effectifs se restreignent et le « no kill » n’a que très partiellement ralenti ce déclin. En vis-à-vis, s’affirment comme un ressac profond les affects en direction de l’écologie, qui commencèrent à se faire ressentir dès la fin du XIXe siècle autour du mouvement romantique, lequel introduisit un nouveau regard sur la nature ; l’œil de l’esthète contemplatif. La domestication des forces naturelles n’est plus à l’ordre du jour. Le credo dominant n’est plus d’affirmer la suprématie de l’homme. Il n’est pas plus question de maîtriser le fleuve en le canalisant, de contrôler ses crues dévastatrices, mais de replacer l’homme à distance du danger. Renouvellement de paradigme en quelque sorte, qui provoque bien des questionnements, ici comme ailleurs. Le tourisme par exemple se trouve placé dans une injonction paradoxale lui également : sommé de protéger quand il est intrinsèquement jouissif. Une réponse s’est alors présentée en la figure de l’éco-touriste : un vacancier respectueux de la nouvelle donne, jusqu’à devenir « solidaire » du développement auquel aspirent les populations locales. C’est ici que le bât blesse. Ici bas, dans la vallée, les intérêts des uns et des autres s’opposent parfois, les perceptions de la nature s’entrechoquent et selon la configuration qu’il en ressort (croisement des forces entre chasseurs, pêcheurs, agriculteurs, écologistes, élus, habitants pendulaires, travailleurs « au pays »…) une expression s’affirme, parfois en totale rupture avec les schémas conçus en surplomb. Reste donc cette énigme de l’opinion publique locale et de ses potentialités de résistance à la doxa qui peu à peu se dégagera des ambitions pour la vocation du fleuve. Elle peut apparaître au travers de la parole des habitants, ce que vise d’une certaine manière la démarche sociologique : comprendre comment se construisent les opinions publiques mobilisées, non pas celles dont nous abreuvent les sondages électoraux, mais plutôt les dynamiques interactives à l’œuvre parmi celles et ceux qui affichent une position.



A Curlu, les habitants mènent la danse

    C’est en cela que la méthodologie adoptée dans la commune de Curlu révèle son originalité. Contrairement aux autres cafés-parlés, dans lesquels l’expression est déjà assez peu cadrée pour que s’expriment les problématiques qui font sens chez les habitants, la troupe théâtrale de la Lune Bleue a imaginé un dispositif qui inverse l’approche. Ici, il s’agissait moins d’inviter à disserter sur le village entre hier et demain qu’à proposer aux acteurs locaux de construire leur propre présentation d’eux-mêmes. En d’autres termes, invitez-nous à votre mise en scène ; réalisez par le truchement de la ballade à travers le village un autoportrait collectif de ce qui vous paraît caractériser le mieux votre lieu de vie.

    Il en est ressorti à la fois une série de lieux communs auxquels on aurait pu s’attendre, mais en même temps une réponse normative qui fournit de riches renseignements sur la puissance des représentations bonnes à illustrer le village aux yeux de l’extérieur, mais qui détient également une réelle efficace à destination de l’intérieur. Ainsi, on ne nous a nullement promené dans les deux campings de la commune, lesquels en font pourtant doubler la population lorsque l’affluence touristique les emplit. De même, les problèmes de ces déambulants qui parfois jonchent le sol des sites historiques de leurs déchets n’ont été évoqués qu’au détour d’une discussion interrogative. Ne parlons même pas des transgressions que les promeneurs peuvent provoquer en souhaitant se rendre sur un emplacement patrimonial de la guerre 1914-1918 en traversant les propriétés privées, fussent-elles champêtres. Il est vrai que j’apprécierais personnellement assez peu qu’on vienne traverser mon jardin pour y créer un raccourci, mais naïvement, nombre d’étrangers au monde rural ont quelque difficulté à conscientiser l’espace naturalisé comme un territoire borné, délimité cadastralement au centiare près, dont les arpents relèvent d’une logique foncière bien intégrée dans les esprits, et ce dès le plus jeune âge. La conception de l’espace public y reste abstraite : on s’y trouve toujours chez quelqu’un, et lorsque c’est la commune qui détient juridiquement le fonds, c’est le groupe local qui se sent dépositaire en droit.

    Tous ces aspects d’une socialisation témoin de plusieurs siècles de culture agraire n’ont pas disparu avec le temps. Ils se sont simplement transformés quant à leur configuration, parfois sur le plan du sens qu’on leur accorde, mais généralement sous l’effet des nouvelles pratiques de l’espace dit naturel. D’ailleurs, ces surfaces n’ont souvent de naturel que le nom, parce que la plupart du temps les historiens et les géographes nous en démontrent le caractère très anthropique. Ici on a planté le bois qui paraît archaïque, là on a défriché les haies, plus loin on a redisposé les lignes de partage entre les assolements. L’accès à cette chronique des arbitrages réalisés sur les dernières décennies se réalise souvent au travers des histoires liées au remembrement. A cette occasion, les chemins dits d’exploitation agricole se réduisent en nombre et en surface, les parcelles s’agrandissent pour s’adapter aux exigences de la rentabilité marchande et les terres les plus fertiles font l’objet d’une intense convoitise. Ces opérations de réaménagement foncier laissent généralement des traces dans les esprits et les ressentiments sont souvent prégnants très longtemps après la fin du redécoupage.

Bien entendu, le périple auquel on nous a convié était davantage lissé, voire consensuel, et à vrai dire c’est là une entrée en matière bien légitime. Devant la mairie, au son de la cloche, le premier magistrat de la commune prit la parole devant une soixantaine de personnes pour donner les éléments de l’histoire locale tels qu’on les retrouve dans les monographies villageoises : étymologie du toponyme, principales activités passées, croisements avec la « Grande » histoire. On a ressenti ici comme dans les précédentes haltes de Suzanne et de Cappy la même légitimité des autochtones à évoquer les origines. C’est ainsi qu’après avoir expliqué n’être habitant de Curlu que depuis onze années, le maire a cédé la parole à un « natif ». Dans ce genre d’exercice, il est remarquable que l’on mentionne plus souvent ce qui a disparu que l’on ne rapporte les nouveautés, habituellement laissées dans l’ombre. Ici, c’est la fin de l’exploitation des phosphates qui a été retenue comme signe d’un changement d’époque. Le « charbon blanc », utilisé comme engrais agricole, a cessé d’être extrait de la craie du sous-sol dans les années soixante. C’était une production assez lucrative pour les propriétaires des terrains chargés en calcium, et son abandon résonne comme un tournant dans la capacité productive de la commune.



La déambulation et le marquage du territoire

La ballade dans Curlu commença par la source du village, qui approvisionna en eau potable le village jusqu’à ce que l’adduction en eau courante fût réalisée, plus tardivement que dans les localités environnantes. Sans vouloir sur interpréter la dimension inconsciente du message délivré, force est tout de même de relever sa signification symbolique. L’Irette est probablement l’affluent le plus court de la Somme, une dizaine de mètres à peine, mais c’est une source quoi qu’on puisse dire de son actuel débit, et surtout, venir à la source pour commencer à traiter de l’histoire locale n’a rien de totalement anodin, on en conviendra.

    La deuxième étape nous amena au hameau de Fargny, à quelques centaines de mètres de là, dans un vaste bâtiment agricole soigneusement nettoyé pour l’occasion. Sur le pas de la grand porte ouverte, surprise : une exposition cartographique et photographique en bonne et due forme, des chaises rigoureusement ordonnées pour nous accueillir et surtout une explication détaillée des combats qui se déroulèrent ici lors du premier conflit mondial. On apprend à cette occasion que la bataille de la Somme est la grande « oubliée » des livres d’histoire dans l’école de Jules Ferry. Contrairement aux anglais, canadiens, néo-zélandais… et surtout australiens qui en font le creuset de leur identité nationale, notre pays a essentiellement retenu de la guerre 14-18 la saignée de Verdun et la contre-offensive de la Marne. Il est vrai que sur le front du Nord tombèrent des soldats du Commonwealth pour une part considérable. De plus, côté français la Somme n’était envisagée que comme un moyen de soulager la tenaille sur Verdun. Il fallait ainsi tenir coûte que coûte la ville martyre.
A Fargny, l’eau retrouve une fonction de symbole puisqu’on raconte qu’une trêve permettait chaque soir aux ennemis du jour d’aller se ravitailler sans craindre la mitraille adverse. Autre particularité du site, nous sommes dans le secteur allié à la jonction entre la zone tenue par les français et celle défendue par les troupes de l’empire britannique. A en croire les échanges qu’entretiennent les touristes anglophones avec nos interlocuteurs locaux, cette singularité a contribué à ce qu’ici plus qu’ailleurs on mette entre parenthèses la Guerre de Cent Ans et les inimitiés habituelles entre mangeurs de grenouilles et de pouding.
    De pars et d’autres de l’énorme pierre dressée, surmontée d’une croix, qui marque le croisement de cet écart à la mémoire criblée de plomb, de petits drapeaux jaunes matérialisent les emplacements présumés des tranchées adverses. Vers Curlu les allemands, à l’opposé la fin de la tranchée française, si ce n’est qu’entre les deux on compte au plus court une trentaine de mètres, voire moins. On n’a pas de difficulté à se représenter ce que l’idée de frontière a pu laisser dans l’imaginaire des habitants du site. Le 1er juillet 1916 eut lieu la grande offensive qui prévoyait de repousser loin de là les troupes germaniques, mais les quelques kilomètres gagnés un temps se soldèrent au final par un retour à la case départ. On estime qu’en moyenne une cinquantaine de mètres furent conservés. Sinistre bilan lorsqu’on sait que des centaines de milliers d’hommes moururent en quelques semaines dans ces affrontements au corps à corps. Parmi les combattants on dénombrait une proportion importante de paysans, dont les historiens expliquent le sacrifice par le fait que pour eux le territoire avait une signification cruciale. « Ils ne passeront pas », l’une des épitaphes les plus courantes sur les monuments aux morts, exprime bien cet esprit de la limite sacralisée.

    Est-ce là l’impact mémoriel d’une époque révolue ? Pas si sûr si on en croit l’étape suivante, aux abords des étangs qui parsèment l’autre extrémité du hameau. Là se trouve un dispositif qui jusqu’à peu permettait de valoriser le marais par la production d’un poisson recherché. C’est l’une des quarante anguillères dont la communauté de communes tira son nom. Aujourd’hui considérées comme polluées, les anguilles ne peuvent plus être exportées pour la consommation courante, mais il reste de nombreux pêcheurs qui continuent à en apprécier la saveur. Des porteurs de cannes qui doivent faire preuve d’une bonne connaissance du territoire pour pouvoir jeter l’hameçon, car autre particularisme local, la Somme est l’un des rares cours d’eau à ne pas relever du Domaine Public Fluvial. Le statut du fleuve est ici privatif, ainsi que les berges, ce qui gène considérablement les projets de valorisation autour du tourisme, comme dans le cas du canoë ou des embarcations légères assimilables. En conséquence, parce que chacun a fait chez lui ce que bon lui semblait, de nombreux barrages sont visibles de la rive. Ces « clayettes » qui interdisent le passage aux poissons visent à éviter les échanges biologiques entre les différentes parcelles en eau. Accessoirement ils peuvent également retenir les spécimens réintroduits dans le fleuve que les locataires du droit de pêche ne souhaitent pas voir divaguer chez leurs concurrents. Là encore, la notion de limite n’est pas dénuée d’une certaine prégnance.

    Enfin la dernière phase de marche nous amena au lieu-dit « Le chapeau de gendarme », en raison de la forme du relief qui, pour les poilus de 1916, rappelait le couvre-chef alors en vigueur dans la maréchaussée. Ce site se révèle particulièrement pentu et il n’est pas surprenant que les allemands en firent un point défensif d’importance. Au sommet nous attendaient chaises, rafraîchissements et même un barnum pour le cas où la pluie s’en serait mêlée. La tente a été dressée sur l’emplacement laissé par l’agriculteur exploitant la parcelle. Cet empiètement le long du chemin sert à stocker le produit des récoltes, le temps qu’on vienne les retirer, comme avec les betteraves sucrières. Le chemin ne va d’ailleurs pas plus loin, comme d’autres qui ont perdu leur fonction agricole. Du haut de ce point de vue une idée s’impose : le pays est bien délimité, qu’il s’agisse de son histoire ou de son présent, des faits d’armes ou de la propriété privée, du fleuve ou des anguillères… Ici la limite a du sens.


Christophe Baticle
Travailleur intellectuel
Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales
Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Laboratoire Habiter : Processus Identitaires, Processus Sociaux, Nantes-Amiens



Cf. Bruno Karsenti : « Le piège de l’exclusion », in Futur antérieur, n°35-36, 1996.
Cf. Serge Paugam : L’exclusion, l’état des savoirs, Paris : La Découverte, 1996.
Cf. Robert Castel : Les métamorphoses de la question sociale, Paris : Fayard, 1995.
Cf. Luc Boltanski et Pierre Bourdieu : « Le titre et le poste : rapports entre le système de production et le système de reproduction », in Actes de la recherche en sciences sociales, n°2, 1975, pages 95 à 107.
 Cf. Vincent Banos et Jacqueline Candau : « Recomposition des liens sociaux en milieu rural. De la fréquentation d’espaces à la production de normes collectives ? », in Espaces et sociétés, n°127, quatrième trimestre 2006, pages 97 à 112.


















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