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CAPPY, Christophe Baticle
ÊTRE D’ICI, HABITER ICI : UN CAPITAL D’AUTOCHTONIE ?
Lors d’un colloque consacré à l’identité, tenu à Amiens les 15 et 16 octobre 2008, alors que l’on m’interrogeait sur l’usage récurrent que je faisais de la notion d’autochtonie, ça n’est pas sans surprise que je découvrais les enjeux insoupçonnés du terme, y compris dans les sciences sociales. On sait que pour les peuples qui se présentent comme tels, l’étiquetage n’a rien d’anodin, ni d’indolore d’ailleurs. Subsiste en effet toujours le soupçon de « sauvagité » derrière le qualificatif indigène, mais le jeu peut en valoir la chandelle lorsqu’à ces groupes présumés « premiers » sont dévolus des articles avantageux dans les conventions internationales. Se pose alors la question de la circonscription des ayants droit dans cette lutte pour la légitimité à déroger au droit général au nom d’un mode de vie spécifique, d’une identité qui justifierait qu’on accorde des exemptions. Mais remarquera-t-on avec pertinence, les habitants riverains du fleuve Somme, dans la France du XXIe siècle naissant (donc nous autres, blancs occidentaux contemporains) ne peuvent être assimilés aux peuples qui sont définis comme autochtones. Certes, si ce n’est que les travaux des anthropologues ont montré dès la seconde moitié du siècle précédent la difficulté à définir des peuples tout court en dehors d’un recours à l’interprétation constructiviste. Autrement dit, est peuple le groupe qui est produit/se produit en tant que tel dans un processus de reconnaissance. En d’autres termes, loin de nier l’existence de populations effectivement liées à un territoire, dont le mode de vie et la culture se distinguent des nations riveraines, force est de constater qu’il n’existe aucune base solide à une posture essentialiste, soit une attitude qui viserait à trouver dans chaque regroupement vaguement homogène en valeurs, normes et organisation une essence originelle, un principe explicatif qui serait comme la clef d’interprétation des comportements, des opinions ou des logiques d’action.
Alors comment expliquer qu’une telle conduite à se définir en fonction du lieu perdure dans nos sociétés ? Pareil comportement, qui n’a pas échappé à Denis Lachaud (cf. son texte sur Cappy), devrait-il se comprendre comme l’un des multiples avatars d’un ruralisme à la française, d’une ruralité à la mode de Gaston Roupnel, ou faudrait-il plus raisonnablement envisager la ressource que procure le fait d’être d’ici ? Car c’est là le fait marquant de la réunion de Cappy : on y a passé plus d’une heure à se définir individuellement en fonction de l’identité territoriale. Bien entendu, personne n’est assez naïf pour penser que nous avons collecté là une « donnée » qui ne demandait qu’à être « cueillie » par la « sagacité » de nos identités d’intellectuels. Non seulement ce serait très prétentieux, mais surtout complètement erroné. La manière de poser les jalons de ce café-débat lors de la réunion préparatoire, le propos introductif de Madame le Maire sur sa tentative de répondre à la sollicitation ( ?) quant au fait de réunir des « anciens » de Cappy pour parler de Cappy, ma propre attitude consistant à prendre en photos les panneaux retraçant le passé de la localité, tout cela a contribué indubitablement à orienter les réponses à nos questions volontairement floues : parler nous de chez vous, donc à « construire » ce que nous avons entendu. De cela nous ne sommes pas dupes.
Toutefois, ces panneaux nous attendaient bien, qu’ils aient été laissés dans la salle municipale ou ramenés pour l’occasion. Ils montraient bel et bien le Cappy d’un passé proche remontant à la diffusion de la photographie, soit le début du XXe siècle. De la même manière, c’est la sociabilité et les modes de vie d’antan qui sont ressortis des propos. Ce sont encore métiers disparus qui furent regrettés. A titre d’illustration, on me proposa de me montrer la médaille militaire qui distingue la commune pour son martyr lors du premier conflit mondial, si meurtrier dans la région. Un exercice de définition du lieu d’autant plus paradoxal (du moins pourrait-on le penser) que d’autochtones il n’y en avait guère autour de la table. Bien qu’il fut proposée une alternative lapidaire, mais au combien explicite : « finalement vous êtes d’ici mais d’ailleurs aussi », longtemps encore dans la discussion tourna autour d’un axiome fort clair : être d’ici ne se réduit pas à habiter ici. Axiome indémontrable comme tout axiome, mais dont la force de persuasion s’impose avec une réelle acuité parce qu’ici (comme ailleurs), pouvoir faire valoir ses quartiers d’autochtonie procède d’une logique qui transcende les logiques de classes. Chacun a en effet bien conscience qu’au fond ce qui compte c’est ce qu’on y fait, dans cet espace du Nous, et que ce qu’on y est relève largement de l’extérieur, du travail qu’on exerce bien au-delà des limites communales. Et pourtant, comment cohabiter avec cette violence d’une stratification sociale pour laquelle la mesure de la valeur professionnelle se mesure en monnaie sonnante et trébuchante ; comment ne pas risquer l’implosion des réseaux établis localement sans accorder un sens transcendant au partage, des générations durant parfois, du même espace. Ces questions se posent lorsque le groupe local se trouve « confronté » à l’arrivée de l’Autre, d’une altérité qui se présente sous la figure de l’étranger. Et c’est finalement ce qui nous fut présenté par ces cappitoises et ces cappitois, la plupart du temps issus du Nord-Pas-de-Calais, parfois installés dans le village depuis 40 années et plus, et pourtant qui expriment la cicatrice d’une intégration difficile, voire non vécue comme totalement réalisée. Non seulement on a conservé la mémoire des liens de parenté extrêmement étroits qui rapprochaient les gens du lieu, mais qui plus est le partage des camaraderies enfantines, au sein de l’école primaire villageoise, semble avoir constitué un creuset profond dans l’art de se sentir liés par le territoire.
Un des intervenants, résidant une localité proche, tenta bien d’avancer à contresens en proposant qu’être de quelque part ne devait pas nécessairement se réduire à être né quelque part. Certes, mais cela n’empêcha aucunement la plupart des participants à poursuivre dans ce « sillon ». C’est ce même constat que tirent les derniers sociologues de la ruralité française, comme un Nicolas Renahy lorsqu’il tente de conceptualiser autour du « capital d’autochtonie ».
Sans chercher à justifier, ni plus à condamner la richesse de ce qui fut dit à Cappy, peut-être pourrais-je témoigner, pour être moi-même un autochtone vivant dans « mon » village, de la sensibilité qui peut être la mienne à « comprendre » cette grille de lecture de l’habiter « indigène ». Difficile à expliquer au fond, l’autochtonie est une forme d’habitus pour reprendre le concept de Pierre Bourdieu, à savoir une véritable orchestration, sans chef d’orchestre, des manières de se sentir légitime au monde, ne serait-ce que dans un monde réduit à l’ici circonscrit. Christophe Baticle Travailleur intellectuel Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales Université de Picardie Jules Verne, Amiens Laboratoire Habiter : Processus Identitaires, Processus Sociaux, Nantes-Amiens
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