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CAPPY, Denis Lachaud
Le 3 juin 2010
 Madame le Maire, est-ce que je peux rentrer mon vélo, il n’a pas d’antivol… Moi je laisse le mien là, il n’y a pas de problème, il n’y a pas de voleurs à Cappy.
Qui commence ? Lucienne ? Ah non, moi j’écoute. Je suis là pour écouter.
Je suis Maire de Cappy mais je ne suis pas native de Cappy. Ce soir on a des natifs de Cappy, on a l’ancienne institutrice… Non, je ne suis pas de Cappy non plus. Ah bon, vous êtes arrivée depuis quand ? Ça fait cinquante ans. Des gens vraiment natifs, il n’y en a pas trop ce soir. Après, c’est le Nord, le Pas de Calais… Moi je viens du Pas de Calais, alors vous voyez la réputation, on allait au bal sans notre mère ! L’esprit était différent. Pour les gens de la Somme, il ne fallait pas dépenser l’argent inutilement. Nous c’était la fête. Mon père était mineur de fond. Il y avait le travail et sinon, la fête. Il n’y avait rien d’autre. Moi je suis arrivée ici à treize ans, je ne suis pas allée à l’école à Cappy. Du coup, je n’ai pas de véritables amis ici, des amis à qui je peux raconter mes misères. Tu exagères. Je ne t’ai jamais raconté mes misères… Non. Si, quand on marchait. Ah oui, un peu. Il y a quarante ou cinquante ans, quand on arrivait, on était observé, épié, il fallait faire ses preuves. C’est plus facile d’être intégré aujourd’hui que quand on est arrivés, il y a quarante-quatre ans. Si vous n’êtes pas d’ici et que vous êtes dans le commerce, vous sentez les conséquences. Les gens d’ici ne viennent pas chez vous. Très peu. Mon père était belge, il est venu pour la reconstruction, après la guerre. Il a poussé l’effort de reconstruction jusqu’au repeuplement… Par contre, du côté de ma mère, ils sont d’ici depuis le XVIe siècle. Moi j’ai fait une escale à Cappy en 87 et puis mon bateau s’est arrêté là en 2003. Il a coulé ? Voilà.
Monique est née à Cappy, c’est une famille très importante. Six filles. Toutes dans l’agriculture, n’est pas ? Forcément, oui.
Il y a toujours eu une bonne entente avec L’Eclusier, avec Suzanne. Avec Bray, non. On n’allait pas au bal à Bray. On disait “Il a boutonné Bray avec Cappy“. Ça voulait dire mal habillé. Moi je viens de plus loin, on disait aussi “Il a boutonné Bray avec Cappy“, c’est dire. Il y a un vrai contentieux. Et l’origine de ce contentieux ? On ne sait pas. Moi j’ai rencontré mon mari au bal à Bray. Traitresse… On allait au bal en vélo.
Avant il y avait des artisans à Cappy. Deux boulangeries, douze cafés, un bourrelier, un forgeron, un maréchal-ferrant, un mannelier qui venait de temps en temps sur le port. Puis ensuite un vannier. Il y avait quelqu’un qui fabriquait des barques. Il y avait une épicerie. Elle vendait de tout. Il y avait du bon vin. De tout. C’était ouvert du premier janvier au trente et un décembre. Il y avait plus de vingt fermes. Il en reste sept. Les clients des douze cafés c’était les carriers, les gens qui travaillaient à la carrière de craie ou à celle de pierres à chaux. Il y avait des bateaux qui charriaient les pierres, le sucre, le goudron. On avait un vrai port. Il y avait des bascules, un silo. Mon mari y travaillait. A l’époque les sacs de sucre faisaient cent kilos. Ils les faisaient glisser sur des planches. Après ça a été cinquante. Puis vingt-cinq. Il y avait une cuve à goudron. Les mariniers se ravitaillaient à l’épicerie. Le port, ça tournait. Jusqu’en soixante-dix. Après ça a chuté. Après il y a eu les camions. Les péniches, ça a été fini.
Aujourd’hui c’est des retraités, des retraités, des retraités… Les maisons d’ouvriers agricoles se sont vendues. Maintenant ce sont des résidences secondaires. Beaucoup de parisiens. Ils viennent le week end et quand ils prennent leur retraite, ils s’installent. Il reste une boulangerie, un ingénieur automaticien, une gérante de camping. Un couvreur. Mon mari est couvreur. Les gens travaillent ailleurs, en dehors. Je ne sais même pas s’il y a encore des ouvriers agricoles. Si, un. Il y a eu Flodor. C’est fermé. Il reste l’Aérospatiale à Méaulte. Aérolia. Maintenant ça s’appelle Aérolia. Il y a quelques infirmières, des enseignants… On a eu des pompiers jusque dans les années soixante. Maintenant c’est fini. Il y a eu une belle fanfare. Jusqu’en soixante-dix.
D’abord il y a eu un pont-levis. Il a été détruit pendant la guerre quatorze. Après, il y a eu un pont tournant. Je me souviens, quand ça gelait, celui qui le manoeuvrait allait chercher des cendres pour dégeler son truc. Maintenant c’est de nouveau un pont-levis.
Avant, c’était les hommes qui tiraient les péniches. Les pauvres. Ça, on ne l’a pas beaucoup connu. Après ça a été les chevaux. Il y avait une péniche-dortoir pour les chevaux. Puis il y a eu des petits tracteurs diesel.
L’agriculture donnait du travail, aussi. Il y avait beaucoup d’ouvriers agricoles, des vachers, des charretiers… Les femmes ramassaient les pommes de terre. Il y avait du boulot. Tout le temps.
Vous regrettez cette époque ? Moi je regrette la convivialité. Petite, j’ai travaillé dans les champs pour payer mes livres. C’était dur mais j’ai de bons souvenirs. Il y avait une bonne ambiance dans les champs.
Heureusement, l’école fonctionne toujours. On a deux classes, une de maternelle et une qui va du CP au CM2. On n’a que des enfants de Cappy. Il y en a quelques uns qui partent à Bray parce qu’on n’a pas de cantine et pas de garderie. J’ai eu quelques frayeurs ces derniers jours. Ils parlent encore de supprimer des classes. La logique des chiffres, c’est destructeur. L’école a déjà été menacée de fermeture. Bray a voulu nous prendre. Non, Bray a dit un jour on va construire une école, voulez-vous une ou deux classes, ce sera plus compliqué de vous accueillir si vous fermez dans deux ou trois ans. On a tenu bon. On a toujours nos deux classes.
Pour s’intégrer, une école, y’a rien de tel. Moi je me suis intégrée quand j’ai commencé à m’occuper de mon petit-fils, quand j’ai commencé à venir à l’école. Pour les commérages, il faut aller à la boulangerie, à huit heures. Ensuite, c’est devant l’école. Sinon, il y a les allées de Shopi, à Bray. Moi je viens en voiture à la mairie, à pied ça me prend deux heures alors que je n’ai que cinq cents mètres à faire.
Après, les enfants vont au collège à Bray. Chez nous à Suzanne, il n’y a plus d’école. Les enfants sont un peu partout, ils ne se connaissent pas. Ils ne jouent pas ensemble. A Cappy, les anciens élèves reviennent pour le repas, tous les deux ans. Moi j’ai un peu enseigné à Bray, on voyait les enfants de Cappy arriver, ils formaient une bonne petite équipe. C’est plus facile de créer un lien dans un village quand il y a une école. Chez nous, le comité des fêtes a beaucoup de mal à faire venir les gens. Et les élus ne participent pas, ça n’aide pas. Vous, vous avez beaucoup de chemins. Je viens me promener chez vous. Chez nous, quand il y en a un, ça appartient à quelqu’un, un chasseur, on se fait attraper, on se fait tirer dessus.
Aujourd’hui, ce qui attire du monde, c’est les bateaux, le petit train, les randonneurs. Le petit train a été construit pour transporter les armements, pendant la guerre. Ici c’était l’arrière. A Frise, c’était le front. En creusant dans le camping, on a retrouvé le ballast. Après la guerre, le petit train a servi à transporter les betteraves, le sucre. Puis quand les péniches ont arrêté, la ligne a été récupérée par le tourisme. Tout ce qui était le travail est devenu le tourisme. Le train, les péniches…
On espère que Cappy ne s’agrandira pas trop, gardera son identité. On va faire un Plan Local d’Urbanisme. On va boucher les dents creuses qu’il y a dans le village. Et sinon, un peu de construction à la périphérie, c’est tout.


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