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HABITER ? 2010...




SUZANNE, Christophe Baticle



Photo Christophe Baticle

Suzanne sur l’eau :
un condensé de problématiques


Suzanne n’est pas à confondre avec un personnage d’étude, comme celui de Maurizio Catani[1], dans lequel le sociologue nous rapporte la passion pour un jardin des songes[2]. Pourtant, à bien des égards le fleuve Somme ouvre la voie à l’imaginaire du territoire : un espace de vie, mais encore d’enjeux dans lequel les habitants riverains s’investissent, s’identifient et se projettent, voire s’affrontent au travers de leurs intérêts divergents. Ce petit village peuplé d’environ 160 âmes, planté sur les berges de la moyenne Somme, entre Amiens et Péronne, à quelques encablures du premier bourg, le nommé Bray, semble à première vue vivre des jours paisibles, loin des tumultes urbains.

Si ce n’est que son cadre, idyllique par les paysages qu’il offre, ne laisse pas indifférent les visiteurs, pas plus que le Conseil Général, tenté depuis la dernière mandature de développer un projet d’aménagement qui rehausserait cet écrin bleuté de verdure que constitue la vallée. Cette dernière constitue la première zone de tourbières d’Europe de l’Ouest, mais au-delà, on pressent bien des potentialités touristiques dont recèle le pays, et à n’en pas douter ce gisement d’euros et de devises n’a pas échappé aux édiles, d’autant plus en pleine période de crise économique et financière, dont on attend encore les effets les plus dévastateurs sur l’emploi et les revenus.

C’est là, sur les sites du projet en gestation que le Collectif La Forge a cette fois décidé de poser ses valises, dans la mesure où il y a matière à réfléchir sitôt que les modalités du vivre ensemble sont appelées à se transformer. Dans ce sens, et fidèle à son principe structurant, l’association regroupant écrivains, artistes et scientifiques a visé à faire émerger la parole du commun, celle que l’on n’entend que rarement, parce qu’émanant de Madame et Monsieur tout le monde. Pour ce faire, elle a remobilisé la démarche des « cafés parlés », soit une approche aussi peu formaliste que possible, proposant des lieux éphémères pour la rencontre discursive, mais que les habitants peuvent reprendre à leur compte s’ils le souhaitent. Instants donc de et pour la parole, si ce n’est totalement libre puisqu’on y échange avec ceux qui partagent la problématique du lieu en débat, mais au moins propos non conventionnels pour l’essentiel, sans la contrainte des censeurs institués, à commencer par l’auto inhibition du « bien dire ».

« Les gens du Nord » : pour qui est l’héritage des « doryphores » par-delà le beau et le laid ?

Ces berges fluviales, dans une région au demeurant peu peuplée en regard des voisines du Nord-Pas-de-Calais et d’Ile-de-France, n’ont pas été « découvertes » par les seules instances en charge de la promotion touristique, loin s’en faut. Depuis au moins le début du XXe siècle, les amateurs de pêche et d’espaces verdoyants y ont établi leur campement provisoire, d’autant que dans les contrées septentrionales, la densité démographique rendait de tels espaces très disputés. Ce furent les concessions de pêche, octroyées sur les marais communaux à quelques pourvoyeurs de territoires qui les concédaient à leur tour aux actionnaires nordistes ou belges. S’ouvre alors une période de « grands » pêcheurs devant l’Eternel, intéressés par des milieux préservés et poissonneux. Ils feront beaucoup parler d’eux au travers de leurs frasques, réelles ou mystifiées, laissant les marais des environs comparables à la légende des huttes de la Baie de Somme, où les nemrods joueraient les jolis cœurs. Ces « belles voitures » ont encore suscité les acrimonies des autochtones au niveau de vie bien plus modeste.

Le recrutement de ces adeptes de Saint-Pierre relevait d’une logique corporatiste, dans laquelle l’entregent et les réseaux de sociabilité se révélaient déterminants. Ce n’est que plus tard, à partir de la libération et surtout dans les années 60, lorsque se développent les loisirs de nature qui fait suite à la dernière grande phase de déruralisation, que se popularise quelque peu ce tourisme halieutique. On en reste néanmoins et souvent à un public de commerçants encore assez cossus et qui surtout ont « pignon sur rue. » La « vie secrète », qui motive au second plan ces déplacements vers l’eldorado du pêcheur à la ligne, cède le pas à des transhumances beaucoup plus familiales, qui donnent lieu peu à peu à des « installations » temporaires. Loin des revenus qui permettaient à leurs prédécesseurs de descendre dans les auberges de la région, les derniers mineurs du « boyau rouge » érigent leur cabane, posent d’autres fois leur caravane, qu’ils consolideront des années durant.

Là est visiblement le nœud de la première problématique aïgue : après parfois trente années à « creuser leur trou » dans ce petit paradis où peu de règles s’imposent à eux, ils deviennent chemin faisant une part de la population, s’attachant à elle et s’y impliquant avec difficulté. C’est qu’ils ne furent pas toujours les bienvenus, héritant bien malgré eux du surnom de doryphores dont on avait antérieurement affublé l’envahisseur germanique. A leur désavantage, ils ne disposent pas du pouvoir d’achat qui nuançait l’appréhension négative que provoquaient les riches amateurs de gros poissons qui débarquaient là les décennies précédentes. En revanche, on leur reconnaissait une sociabilité Ch’ti : le verbe haut, l’accent différent et pourtant proche, le vin joyeux, les histoires grivoises…Venus au commencement pour jeter l’hameçon le temps d’un week-end et des congés payés, ils sont restés pour certains, dans des logements de fortune, mais qui compensaient bien la grisaille du coron. Entre eux, dans des habitats qu’on peut bien appeler « légers » plutôt que « précaires », ils ont élaboré leur être ensemble, la plupart du temps en dehors de la vie villageoise des « gens d’ici », sauf à l’occasion de festivités réunissant toute la population.

Se profile alors une nouvelle problématique, liée à la mémoire des lieux et au rôle joué par les différents protagonistes. Le premier concours de pêche par exemple : fut-il organisé par ces « nouveaux » arrivants ou sous l’égide de la commune ? Peu importe à la réflexion, si ce n’est que désormais le regard sur les doryphores a changé. D’une part on ne les affuble plus, ou moins souvent de ce qualificatif peu flatteur. Ensuite l’image des villages du bord de fleuve est désormais attachée à cette activité qui représente un enjeu dans la mise en visibilité vis-à-vis de l’extérieur. Enfin, on a visé à « intégrer » ces nordistes en cherchant à les impliquer dans la vie des communes, en procédant à des travaux d’adduction en eau potable, d’éclairage public, d’aménagement des berges.

Un nouveau problème se profile également, esthétique celui-ci, et il n’influe pas dans une moindre mesure sur les efforts réalisés. Pour le dire abruptement, ces baraquements commencent à faire « tache » aux yeux d’un regard d’esthète qui s’affirme de plus en plus. Ce n’est pas là seulement la vision de ceux qui, comme nous, viennent de l’extérieur, fortement dotés en capital dit « culturel », et facilement enclins à vouloir trouver une nature « inviolée » par l’Homme, « sauvage », sur laquelle ils peuvent jeter leur dévolu contemplatif.

« C’est pas très beau, mais ils ne sont pas responsables », avance-t-on pour leur défense. Il y aurait dans ce phénomène le résultat de trente années de « laisser-aller », pendant lesquelles le permis de construire en « bonne et due forme » n’était pas la première des préoccupations. Autre époque autres mœurs, dorénavant l’heure est advenue de faire dans l’urbanistiquement conforme, qui n’est qu’une des déclinaisons du politiquement correct au final. La remise en beauté des rives comporte une dimension éminemment sociale et sociologique. On a connu les mêmes procédures lorsque les « jardins ouvriers », devenus « familiaux » par la magie de la rhétorique, ont été « nettoyés » de leurs cabanons protéiformes pour adopter les ranges-outils standardisés et parfois coquets que mirent à disposition les municipalités.

Paradis retrouvés et sociabilité en berne : « De la guerre des boutons à Harry Potter » ?[3]

Tout l’intérêt de la méthode La Forge pourrait se résumer par cette provocation : pousser l’interrogation pour faire émerger les points d’achoppements. Nous ne voudrions pas nous en priver puisque telle est la proposition faite aux habitants du fleuve. Non pas seulement que faire de notre territoire dans le concert des collectivités locales rivalisant d’imagination pour se distinguer et attirer le chaland, mais davantage quel désir de territoire et avec quelles conséquences possibles. On voudra bien nous excuser de procéder ici sans nuance et en forçant le trait, mais d’une certaine manière c’est la seconde partie du débat qui nous y incite.

De quoi était-il question autour du verre de cidre et de la part de tarte aimablement offerts par nos hôtes ? Essentiellement d’un thème qui se retrouve dans trois ouvrage clés pour le sociologue. Tout d’abord « La fin des paysans »[4], qui est aussi la fin des « Sociétés paysannes »[5], que l’on doit au pionnier de la sociologie rurale moderne, Henri Mendras. On y décrit la disparition d’un ordre social qui avait prédominé des siècles durant, celle des « hommes de terre »[6]. Dans la salle des fêtes de Suzanne, on perçoit bien la césure qui s’est établie progressivement entre les partisans d’un village avec l’agriculture, face à des habitants plus circonspects quant au statut à accorder à cette activité, voire passablement critiques devant une « mentalité foncière », qui se confond de moins en moins avec l’esprit de terroir. Deuxième ouvrage, mais non des moindres, « La crise de la chasse en France »[7], qui retrace l’évolution du rapport à la nature en Occident. Ce que nous montre le politiste, c’est combien nos perceptions se sont modifiées, abandonnant une conception pour laquelle le sauvage était avant toute chose bon à domestiquer, pour opter dans une humanité profondément réfléchie comme perturbatrice d’un environnement menacé. Ce qu’il révèle encore, c’est le sens à donner à la mise en accusation du prédateur humain par excellence, semble-t-il, à savoir le chasseur. Celui-ci n’est plus auréolé du prestige héroïque des pourvoyeurs de protéines animales d’antan, pas plus qu’il n’est le vestige de l’apanage des seigneurs. Ouvrier ou petit notable local conscient de son déclassement social, le porteur de fusil est devenu le sauvage de l’intérieur, celui qui tue le rêve incarné par la bête libre et sauvage. Pire, il tue pour son seul plaisir, et c’est largement suffisant pour que le sens de son action devienne incompréhensible au tribunal de nos sociétés urbaines et aseptisées. Que recherchent alors les « méharistes de la nature » en dehors d’un mode de sociabilité déchu qu’ils tentent de réanimer au travers des parties de chasse. En troisième lieu, l’effondrement justement de cette manière d’être ensemble dans l’univers villageois. Et c’est sûrement à ce niveau que le bât blesse le plus fortement. Jean-Didier Urbain (le mal-nommé) l’écrivait clairement, lorsqu’il expliquait que la campagne était devenue l’empire du vide[8], et que c’était pour cette raison qu’elle devenait attirante chez les derniers néo-ruraux des années 90 et suivantes. On n’y vient plus chercher la plénitude de l’interconnaissance, supposée apporter la quintessence des relations sociales intenses, ni même la « tradition », mais bien au contraire la distance d’avec autrui, l’espace qui sépare. Chez les pavillonnaires des lotissements ruraux on aspire de moins en moins à élever des chèvres dans le Larzac nous explique l’anthropologue, et à défaut sur les larris picards pourrait-on ajouter. Ce qui importe bien davantage c’est de pouvoir jouir dans le strict cadre familial ou presque d’un îlot de solitude à l’abri des regards extérieurs.

Le propos corrosif de cet auteur n’est pas déconnecté des préoccupations entendues à Suzanne à propos de l’individualisme croissant, des difficultés du comité des fêtes à attirer au-delà d’un cercle restreint d’inclus, le reste des habitants paraissant moins exclus que peu désireux de participer à cette manière de vivre la localité.

Pour conclure ce très et trop succinct texte introductif, sachant que nous n’avons fait que survoler la richesse des paroles entendues ici, notons que la lecture d’un ouvrage comme celui proposé par Jean-Marie Gautier et Roger Moukalou[9] ne serait que trop proche du désarrois provoqué par cette évolution du rapport à l’espace rural chez les plus jeunes. Fini les cabanes au fond du bois et les rendez-vous sur la place du jeu de paume. Dorénavant l’onirisme enfantin se vit au travers du net, devant l’ordinateur auquel on se plante sitôt de retour de l’école.

C’était bien là la projection idéalisée à laquelle étaient arrivés ces « gens du Nord » lorsqu’ils s’étaient rivés sur les bords de la Somme. Si donc nous pouvions proposer une réflexion, ce serait de s’interroger quant à cette culture ouvrière venue s’installer à côté des reliquats d’une civilisation des champs, alors que prime désormais l’état d’esprit urbain des néo-ruraux. Ces mobiles homes améliorés avec le temps qui nous semblent parfois peut-être détonner dans le paysage ne sont-ils pas aussi la contrepartie d’une sociabilité dont on décrie la disparition par ailleurs ? En voulant rendre les berges de la Somme plus agréables à nos yeux, ne prend-on pas le risque d’en transformer progressivement la composition sociologique ? Ou en une phrase lapidaire, faut-il gentrifier les abords de ce fleuve dont on glorifie le passé laborieux ? Ces questions, ce sont les gens d’ici qui ont certainement à se les poser, avant qu’on ne vienne leur proposer des réponses éludant des questionnements laissés dans l’implicite.

Christophe Baticle
Travailleur intellectuel
Faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, anthropologie, sciences de l’éducation et sciences sanitaires et sociales
Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Laboratoire Habiter : Processus Identitaires, Processus Sociaux, Nantes-Amiens



[1]  Tante Suzanne : une histoire de vie sociale, Paris : Librairie des Méridiens, 1982. Voir tout particulièrement la partie consacrée au « jardin de Tante Suzanne »., où la narratrice confie à l’analyste les rituels de fondation auxquels elle s’est adonnée pour s’établir sur son nouveau fief, laissant apparaître une véritable cosmogonie des lieux.
[2] Cf. Emanuela Kretzulesco-Quaranta : Les jardins du songe. « Poliphile » et la mystique de la Renaissance, Paris : Les belles lettres et Rome : Magma, 1976, « Il labirinto ». Voir également Sylvia Ostrowetsky : Quelqu’un ou le livre de Moïche, Paris : Kiné, « Anthropologies ».
[3] Cf. Jean-Marie Gautier et Roger Moukalou : De la guerre des boutons à Harry Potter. Un siècle d’évolution de l’espace-temps des adolescents, Wavre (Belgique) : Mardaga, 2007, « Sciences Humaines ».
[4] La fin des paysans. Suivi d’une réflexion sur la fin des paysans, vingt ans après, Arles : Actes Sud, 1991 (première édition : Paris : Armand Colin, 1967, « Futuribles »), « Esprit ».
[5] Cf. Les sociétés paysannes Eléments pour une théorie de la paysannerie, Paris : Gallimard, 1995, « Folio-Histoire ». Première édition : Paris : Armand Colin, 1976.
[6] Cf. Eric Fottorino : L’homme de terre, Paris : Fayard, 1993.
[7] De Dominique Darbon, sous titré La fin d’un monde, Paris : L’Harmattan, 1997, « Conjonctures politiques ». Plus particulièrement pages 46 à 48 les quatre modalités d’appréhension de l’homme dans son environnement naturel.
[8] Cf. Paradis verts. Désirs de campagne et passions résidentielles, Paris : Payot & Rivages, 2002, 392 Voir également l’interview dans le magazine « Quitter la ville », n°4, hiver 2005.
[9] Op. cit.







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