| La Forge | HABITER ? 2010... | Et le travail ? 2004... | Usine à l'œuvre 2007 | Objets de réderie 2004/07 | Quelle vie 2000/02 | Mille et un bocaux 1995/2002 | Autres... | Bazar
La Forge HABITER ? 2010... Et le travail ? 2004... Usine à l'œuvre 2007 Objets de réderie 2004/07 Quelle vie 2000/02 Mille et un bocaux 1995/2002 Autres... Bazar


HABITER ? 2010...




SUZANNE, Denis Lachaud



 

Le 20 juin 2010
 

-      Bonjour.

-      Bonjour madame.

-      Oh je vous reconnais, vous ressemblez…

-      Ah oui ?

-      Oui oui. Et moi vous me reconnaissez ? Je suis née à Suzanne. Je suis partie en 59. Vous êtes née en 45, non ?

-      48.

-      48 ? J’aurais dit avant.

-      Merci !

-      Mais vous ne me reconnaissez pas ? Je vous laisse chercher.

-     

-      Vous ne me reconnaissez pas ?

 

-      C’est ici que je suis venue à l’école.

-      Moi aussi.

-      Dans cette pièce. C’était l’école. A côté, il y avait un baraquement.

-      Il n’y avait rien à côté.

-      Moi j’ai connu un baraquement.

-      A mon époque il n’y avait plus rien.

-      Quand j’étais à l’école, il y avait un baraquement.

 

-      C’est qui sur cette photo ?

-      Ça c’est un mariage.

-      Regardez, il y a le garde champêtre.

-      Je ne les reconnais pas, je ne vois pas qui c’est.

-      Oh ça remonte à loin vous savez.

-      Ça serait les Noyon que ça ne m’étonnerait pas.

-      Non impossible, ils sont arrivés en 45, ça remonte à plus loin.

-      Vous habitez à Suzanne ?

-      Tu ne la reconnais pas ? C’est la sœur d’Henri. La tante d’Annick.

-      Ah oui, je ne vous reconnaissais pas.

-      Je suis partie en 59.

 

-      Qui veut goûter le jus de pomme du pays ?

-      Nous oui. (Comme si on ne le connaissait pas.)

 

-      Il va y avoir de la tarte au Maroilles.

-      C’est Nicole qui a fait la tarte au Maroilles.

-      Non c’est pas moi, c’est mon mari.

 

-      On a des gens de Suzanne, on a des gens qui sont nés à Suzanne et qui en sont partis, on a des gens qui ne sont pas de Suzanne mais ils sont les bienvenus. Moi, je suis née dans le café. Je peux vraiment dire que je suis née derrière un comptoir. A l’époque, on naissait encore à la maison. A part une petite parenthèse, j’ai toujours vécu ici. Voilà. S’il y en a qui veulent parler de ce dont ils se souviennent… Ou de ce dont ils ne veulent pas se souvenir…

 

-      Le château, c’est ce qui attire les gens. C’est l’attraction. C’était encore plus vrai à l’époque où il était habité par Yves Lecoq. C’est ce qui nous différencie des autres villages.

-      Aujourd’hui on ne peut plus le visiter. Quand Lecoq a fait refaire la toiture, il a eu des subventions. En contrepartie, on pouvait le visiter. Les nouveaux propriétaires n’ont pas besoin de subventions. Donc ils n’ouvrent plus. Ils nous ont quand même invités une fois à un apéritif dînatoire. Comme ils sont d’origine anglaise, ils nous ont fait découvrir la cuisine de chez eux.

-      On les voit souvent, ils participent à la vie du village.

-      Lecoq, il achetait des châteaux pour les retaper et les revendre.

 

-      En ce qui concerne les habitats légers, tout le monde a commis la même erreur : tout le monde a laissé faire n’importe quoi au début. Puis la situation s’est améliorée peu à peu. On a fait beaucoup de travaux d’aménagement des berges. Les terrains inondables ont été évacués. Il a fallu expulser certaines personnes. Ça ne s’est pas toujours bien passé.

 

-      A une époque, on tournait la tête quand on passait devant. Il y avait une scission entre les villageois et les gens du nord, je dis les gens du nord, je veux dire les gens du nord et d’ailleurs.

-      On les appelait les doryphores. D’abord les allemands et ensuite les gens du nord. Les doryphores. Un nom sympathique pour les envahisseurs.

-      Aujourd’hui les gens qui habitent dans les habitats légers se sentent plus intégrés.

-      La vie économique de Suzanne, on la doit aux gens du nord.

-      Ils ont le vin beaucoup plus gai que les picards.

 

-      Au départ, ils ont été très gâtés, aucune loi n’interdisait quoi que ce soit, pas de contraintes, beaucoup de poisson, c’était facile d’améliorer l’ordinaire par des revenus non déclarés, appelons un chat un chat. Quand il a fallu donner un tour de clé, ça a été compliqué, il y a des communes qui ont repris la main, d’autres ont eu du mal, d’autres ne la reprendront jamais.

-      Il y avait des concours de pêche. Il y avait des noceurs.

-      Les gens de Suzanne n’y assistaient pas. Ils n’étaient pas invités.

-      Ils étaient un peu jaloux. Les gens du nord arrivaient avec de belles voitures, ils dépensaient de l’argent.

-      Chez nous ce n’était pas des mineurs, plutôt des commerçants. Ils avaient de l’argent.

-      Il y avait aussi des industriels du Pas de Calais qui venaient pêcher.

-      Il venaient pour pêcher, ils venaient aussi pour avoir une vie secrète.

-      Comme dans les huttes de la baie de Somme.

-      Ils louaient des étangs.

-      Les étangs étaient loués par adjudication à la bougie mais tout était arrangé avant. Les étangs étaient loués à deux ou trois familles d’ici qui prenaient des sous-locataires.

-      Un monsieur était venu avec une compagne extraconjugale. Il s’est penché et son dentier est tombé dans l’étang de Vaux. Il a fait venir un plongeur avec des bouteilles. Il fallait absolument qu’il le retrouve pour ne pas éveiller les soupçons de sa femme.

-      Moi je suis du Pas Calais. Quand je venais à la pêche avec mon mari, j’emportais de la laine et je tricotais.

-      Vous accompagniez votre mari ?

-      Toujours.

-      De peur qu’il perde son dentier ?

 

-      Aujourd’hui la vie a beaucoup changé.

-      Il n’y a plus personne dehors. Les gens ne se déplacent plus à pied. Ils ne se voient pas.

-      Il n’y a pas de commerce, juste un restaurant.

-      Il n’y a même pas de café.

-      Alors qu’il y en a eu 5.

-      6.

-      Il y a eu jusqu’à 5 débits de boisson.

-      6 ! J’en ai connu 6 !

-      Avant les enfants se retrouvaient sur la place.

-      Maintenant ils rentrent et ils se plantent devant l’ordinateur.

-      … Et quand il y en a qui se rassemblent dans la rue, c’est mal perçu.

-      Ça fait du bruit. Il y a toujours quelqu’un pour appeler la police.

-      Il y a 37 enfants dans le village.

-      Combien d’habitants ?

-      160.

 

-      Les gens ne travaillent plus sur place, les enfants ont d’autres occupations.

-      Il y a encore un terrain de jeu de paume, plus personne n’y joue depuis longtemps.

-      Il y a des villages où ça continue à se pratiquer.

-      Le tennis ne sert plus non plus.

-      C’est dommage.

-      A un moment, on se disputait pour avoir le cour.

-      Il y avait un écriteau. De telle heure à telle heure…

 

-      Qu’est-ce que c’était compliqué le jeu de paume. J’ai jamais rien compris aux règles.

-      Pourquoi ça c’est arrêté ?

-      C’est tombé, faute de combattants. Ça n’intéressait plus les jeunes.

 

-      L’école a fermé au début des années 60.

-      C’était une classe unique, du CP au certificat d’études.

-      Dans la cour, il y a encore les toilettes, tout ce qu’il faut…

-      Moi j’ai arrêté l’école en 66, j’avais 14 ans. Elle a encore marché quelques années après.

-      Ah bon ? J’étais sûre qu’elle avait fermé avant. On va dire 70 alors.

-      Et à Frise ?

-      En 70 aussi.

-      Et à l’Eclusier-Vaux ?

-      Beaucoup plus tôt. En 58.

 

-      C’était quoi les perspectives pour les enfants ?

-      Les enfants qui étaient remarqués par l’instituteur étaient présentés pour l’entrée en 6e.

-      Qui veut de la tarte au Maroilles ?

-      Ce qui est drôle, c’est qu’on mange une spécialité du Nord.

-      Sinon, il y avait l’agriculture. L’apprentissage à Albert ou à Bray.

 

-      Il y a une question que j’ai entendue : comment sortir du tourisme de cimetière ?

-      C’est plus facile de sortir du tourisme de cimetière que du cimetière.

-      Il faudrait organiser des circuits pour les randonneurs.

-      Il faudrait commencer par déminer le terrain. C’est un très gros travail.

-      Il n’y a pas de chemin de terre. Ici, tous les chemins sont goudronnés. Pour faire du VTT, je vais ailleurs.

-      Le remembrement a métamorphosé le pays. Avec 10 parcelles on en a fait une. Economiquement, ça a été une bonne chose. Ecologiquement, non.

-      A l’époque on a réfléchi avec les données qu’on avait.

-      On se demande si la nature reprendra ses droits par rapport à l’agriculture.

-      Honnêtement, on ne sait pas ce qu’on veut. Il y a des aides pour planter des haies et il y a des aides qui subsistent pour enlever des haies. Il n’y a pas de discours clair.

-     ...

 








développement // POLYGUN Graphisme // Nous Travaillons Ensemble

.