
(extraits)
21 janvier 1995, Maubeuge
Hamida nous reçoit dans sa cuisine Elle est ronde, célibataire, divorcée, fière de son indépendance... Je lui explique le projet, elle va m’aider, elle aussi a une association : Le Palais Gourmand. Avec ses copines, elles fabriquent des gâteaux qu’elles vendent au marché. Pour mon histoire, pas de problèmes, elle va m’emmener chez d’autres femmes.
18 avril 95, Maubeuge
Dans un centre social. Nous avons apporté des bocaux. Hamida a déjà expliqué. J’insiste sur cette participation à l’élaboration d’une oeuvre d’art. Chaque parcelle de cette oeuvre sera un bocal renfermant un peu de chacune d’elles. Le regard de ces femmes est profond et tendre, même les plus jeunes me regardent comme des mères.
30 juin 95, Maubeuge
C’est la fête. Les bocaux laissés la dernière fois sont remplis et alignés sur des tables recouvertes de papier crépon rouge, on a exposé aussi les travaux de couture et les cahiers des cours d’alphabétisation ; les femmes les plus âgées sont assises contre le mur autour de la pièce, les autres dansent, les hommes ne sont pas là, les enfants sont à l’école : un vrai moment de liberté.
7 juillet 95, Amiens
Le lavomagic, une laverie associative. Autour de la table il y a Sabine qui explique la technique du patchwork et Pascale qui est là pour écrire à l’avocat, pour faire une lettre aux allocs, pour écouter... Hier on a défoncé la porte ; la boite aux lettres est encore broyée... Mon histoire de bocaux me semble dérisoire mais elles sont attentives. Elles repartent avec un bocal, l’une d’elle ne l’empotera pas, elle préfère le remplir ici.
28 Novembre 95, Maubeuge
Dépôt de bocaux pour une nouvelle collecte.
22 décembre 95, Mantes la Jolie
Encore des barres d’immeubles. Plusieurs familles sahraouies sont installées ici. Est-ce que les sahraouies sont de culture méditerranéenne ? Musulmanes, la plupart parlent espagnol. Elles ont dans leur exil pris la société en main : l’école, la médecine, la culture... Pour elles, participer à ce projet, c’est pouvoir dire à l’extérieur ce quelles vivent depuis vingt ans. Je leur laisse des bocaux qu’elles me rapporteront à l’atelier. Elles m’invitent au congrès des Femmes Sahraouies en février prochain.
7 janvier 1996, Paris
Nous avons rendez-vous au bar Floréal (collectif de photographes) pour revoir les femmes Berbères du 19e arrondissement rencontrées le 17 décembre dernier. Elles ne sont pas venues...
27 février 96,Tindouf (Algérie)
Campement des réfugiés Sahraouis, Congrès des Femmes Sahraouies. J’ai emmené des sachets-congélation pour remplacer les bocaux. La première femme rencontrée tient à casser un morceau de sa maison en briques de sable pour que je le mette dans son bocal, cette maison qui fond tout les ans à la saison des pluies...
3 Mai 96, Noisy le Grand
Maison pour Tous. C’est la première fois que nous nous rencontrons. On ne leur a jamais demandé de participer à l’élaboration d’une oeuvre d’art, elles sont d’accord. Elles sortent des gâteaux, on discute. Le fils de l’une est interdit de séjour à Noisy pour un délit qu’il n’a pas commis. Une autre veut me rapporter une robe kabyle aux prochaines vacances, si elle obtient son visa. Une autre encore n’a plus de nouvelles...
23 Juin 96 à l’atelier
Les femmes sahraouies de Mantes me ramènent les bocaux. Elles portent leur costume traditionnel en voile de coton coloré. C’est un vrai plaisir de les voir débarquer dans ce village picard. Elles commencent par faire le thé. Elles ont tout dans un sac en plastique. La menthe du jardin leur semble plus belle que celle qu’elles ont apporté. Elles en emmènent un gros bouquet...
25 Octobre 96, Amiens
Centre de protection maternelle infantile. J’aimerais pouvoir rencontrer les femmes ici. Il faut l’accord du médecin. Son accueil est froid. Cette actrice du social ne comprend pas l’intérêt de ce projet. Elle s’oppose catégoriquement à mon intervention dans ce lieu...
18 Novembre 96, Amiens
J’ai rendez-vous avec une des femmes qui relaie le projet. Elle travaille aussi au centre de protection maternelle et je crains que l’opposition rencontrée dans ce lieu la mette mal à l’aise. Elle n’est pas venue et je ne l’ai jamais revue...
5 Décembre 96, Amiens
L’Albatros, une salle des fêtes du quartier nord. Eric Larrayadieu, le photographe est venu pour expliquer ce qu’il veut faire : des images morcelées. Photographier des morceaux de femmes pour n’en faire qu’une. Il hésite encore. Devant la réticence des femmes à être photographiées, il opte pour une introspection des bocaux. Annie Cohen, l’écrivain, est là aussi. « H » raconte que ses voisins la critiquent parce qu’elle traverse l’axe routier pour aller au marché dans l’autre quartier... et puis l’Algérie... elle y est allée soigner son père, elle devait acheter le coton hydrophile et les médicaments pour l’hôpital...
7 Décembre 96, Amiens
J’apporte de nouveaux bocaux chez « G ». Elle n’est pas satisfaite de ceux qu’elle avait fait. Elle n’avait pas bien compris, maintenant c’est clair, elle veut recommencer. Deux voisines sont là. L’une d’elles va aussi me préparer des bocaux. L’autre ne peut pas, c’est trop dur... son frère vient d’être assassiné en Algérie...
31 Janvier 1997, Noisy
Le Préfet veut voir les bocaux. Avant son arrivée, une petite fille affolée vient reprendre le bocal de sa mère.Elle ne veut pas qu’on le photographie. Je lui propose de garder le bocal et d’en enlever le prénom. La mère arrive. Son mari veut absolument qu’elle enlève le couteau contenu dans le bocal. Ce couteau accompagne une poupée enveloppée d’un tissu blanc tâché de sang, finalement elle le laissera...
16 Mai 97 Maubeuge
Le rendez-vous pour reprendre la seconde partie des bocaux de Maubeuge a été reporté douze fois depuis le 28 novembre 95. Farida m’avoue finalement avec beaucoup d’embarras que pendant les vacances scolaires le balayeur a mis à la poubelle le contenu des quarante bocaux...
20 Octobre 97 Beauvais
Atelier d’alphabétisation. Une dizaine de femmes apprennent le français avec Claudine qui m’aide à traduire ma proposition en traçant deux bocaux à la craie au tableau. Il y a là une femme qui était professeur en Algérie ; ici, elle n’a plus de statut social ; elle me signale que quelques femmes qui ne parlent pas français n’ont pas compris le projet. On le leur expliquera plus tard, pas devant les autres...
18 Février 98 Beauvais
Les femmes de la Soie Vauban ont rempli des bocaux, on commente les contenus. Celle qui se fait appeler Zef me raconte que lorsqu’elle était enfant en Algérie, on l’envoyait chercher le feu, ça consistait à aller chez les voisins prendre une braise qu’elle ramenait en soufflant dessus pour allumer le feu... alors aujourd’hui le confort de son appartement...

Nous aurions sans doute aujourd’hui les mille bocaux, si nous avions pu rencontrer les femmes des associations avec lesquelles nous avions pris contact (Roubaix, Drancy, Nanterre, Marseille, Arles). Mais nous n’avons pas trouvé les moyens suffisants. Pour tous, notre projet était très intéressant. Il paraissait particulièrement judicieux de donner aujourd’hui la parole aux femmes méditerranéennes. Nous avons perdu un temps immense à déposer des dossiers, à essayer de rencontrer les représentants de ces pouvoirs publics, à obtenir une réponse (même négative).