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Objets de réderie 2004/07

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21 juin, Angleterre, D. Lachaud

Le voyage en Angleterre

L’inquiétude allait grandissant sur le quai. Le ciel se couvrait.
- Je ne voudrais pas jouer les oiseaux de mauvaise augure, déclara Geneviève, mais je crois qu’on va avoir droit à la tempête.
La Manche semblait s’agiter. Martine ouvrit son sac et sortit son parapluie.
- Comme ça, je n’aurai plus qu’à l’ouvrir.
Concentrée sur sa barre, Brigitte approchait du quai. Le voilier s’immobilisa devant le groupe. La marée haute limiterait les efforts d’embarquement.
- Montez vite !
En moins de trois minutes, tout le monde était à bord.
- Je sors du port avec le moteur, dès qu’on passe la bouée, Geneviève, tu hisses la grand voile.
Le souci assombrissait le regard d’Henriette.
- On aurait dû reporter ce voyage, on est complètement cinglées, l’Angleterre nous aurait attendu.
Nouara sourit.
- Ça me fait penser à mon fils, il devait aller en Angleterre avec l’école et deux jours avant le départ, on s’est rendus compte qu’il n’avait pas de carte d’identité. Le pauvre, sans carte, il ne pouvait pas partir. Alors je me suis mise à prier, la tempête est venue, le voyage a été reporté d’une semaine et on a eu le temps de faire la carte.
- Eh ben maintenant, t’as plus qu’à prier pour chasser les gros nuages.
Assise à l’avant, Marie s’activait sur son ouvrage, un immense napperon en forme de cocotier.
- Il faut que je travaille, sinon je vais avoir le mal de mer.
- Ah bon ?
- Ouais, si je suis concentrée, je tiendrai. Je vais enfin voir l’Angleterre, la seule fois où j’ai voulu y aller, je n’ai pas pu mettre la main sur mes papiers, j’ai raté l’occase. Je les ai retrouvés sous mon lit trois jours après le départ. Pas de chance.
- Et pourquoi tu fais un cocotier ?
- Comme ça.
On avait dépassé la bouée, le vent tendait la grand voile. Brigitte essaya de détendre les plus inquiètes.
- Alors, comment elles vont, mes nanas ?
- Ça fait longtemps qu’on s’est pas vues, hein ?
- Ouais, ça fait un moment. Tiens, Micheline, prends ma place.
- Tu crois ?
- Mais oui, viens.
Micheline glissa vers l’arrière.
- Accrochez-vous les filles, je n’ai pas barré depuis dix ans.
- C’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas.
Nicole s’enveloppa dans son grand imperméable. Le vent s’était sérieusement levé.
- Moi je vous dis qu’on est maudites. A chaque fois qu’il est question d’aller en Angleterre, les éléments se liguent contre nous.
- T’inquiète pas, avec Micheline à la barre, on aura traversé en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
A l’avant du bateau, Marie pestait.
- C’est pas commode, ces deux points blancs pour séparer les lettres noires. Mais bon. Je vois pas comment faire autrement.
- Qu’est-ce que tu écris sur ton cocotier ?
- Tu verras quand il sera terminé.
Maryline la surveillait, bras croisés.
- Je comprends pas comment tu peux continuer le crochet alors qu’on risque notre vie dans la tempête.
- Eh ben comme ça, je ne verrai rien venir.
Sylvie approuvait. Elle sortit une bouteille thermos et une rangée de gobelets en plastique.
- On ne va pas se laisser abattre, hein. Qui veut du café ?
Tout le monde voulait du café, sauf Micheline, le regard fixé sur le rideau de pluie tentant de deviner l’horizon dissimulé.
- Ça va, Claudine ?
Pour toute réponse, Claudine secoua la main devant son estomac en grimaçant.
- Tiens bon.
- Mmm.
La proue plongeait de creux en creux, les vagues lavaient le pont, mouillaient les pieds. A quelques encablures, un pétrolier croisait la route de la frêle embarcation.
- On va se le prendre, c’est pas possible.
- Mais non, le temps qu’on approche, il sera passé.
Pour oublier sa peur, Maria raconta le jour où sa patronne l’avait obligée à grimper sur une échelle pour décrocher les doubles rideaux malgré son vertige. Henriette se rapprocha de Claudine en grelottant. Dans la cabine, Brigitte poussa un cri. Elle apparut sur le pont.
- Vous allez toutes vérifier votre gilet de sauvetage. Vous vous assurez qu’il est bien attaché à votre taille.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- On prend l’eau.
- Quoi ?
- Il y a cinquante centimètres de flotte au fond du bateau. J’appelle les secours.
Le vent sifflait dans les haubans, le bord des voiles claquait. Plus personne ne bougeait. Certaines avaient fermé les yeux. Dans la cabine, Brigitte s’était calmement précipitée sur la radio. Le vent étouffait ses propos. Après quelques minutes, elle remonta.
- Douvres nous envoie un hélicoptère. Il sera là dans quinze minutes. Il faut tenir.
- Et le bateau ?
- Tant pis. On l’abandonne.
- Il est perdu ?
- Oui. Perdu.
Micheline appela Brigitte.
- Tu veux bien reprendre la barre ?
- Tu te débrouilles très bien, je vais tenter de trouver la voie d’eau.
Brigitte redescendit. Un lourd silence s’installa.
- Quelqu’un a du fil blanc ?
- On est en train de couler, Marie.
- Et alors ? J’ai rien de mieux à faire en attendant. Quelqu’un a du fil blanc ?
Maria sortit une pelote de son sac.
- C’est quelle grosseur ?
- C’est du moyen.
- Tant mieux. Passe.
Un vrombissement annonça l’hélicoptère. L’appareil descendit à la verticale du bateau, en vol stationnaire. Une porte s’ouvrit, un escalier en colimaçon se déploya jusqu’à l’avant du bateau. Marie rangea son ouvrage.
- Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? ils font des escaliers de secours, maintenant ?
- Cherche pas Maria, monte.
Elles montèrent une par une jusqu’au grand oiseau de fer, en se tenant à la rampe. Marie en profita pour étudier la structure souple de la magnifique corde à nœuds dernière génération, on ne savait jamais, ça pourrait servir pour imaginer un cadeau de mariage sortant de l’ordinaire et occuper les longues soirées d’hiver, un bel escalier au crochet sucré, qui dit mieux ?
Quand Brigitte posa le pied sur la première marche, la cabine du voilier vomissait ses dernières bulles et les coussins des canapés disparaissaient, emportés par une lame. Elle grimpa rassurée, tout le monde était à bord. Elle tira la porte et fit signe à la jeune pilote. Vingt mètres plus bas, le mât se brisa et la coque céda sous une déferlante.

L’hélicoptère déposa ses passagères à l’heure du thé, toutes saines et sauves.
- J’aimerais mieux un café, moi, madame, s’il vous plaît… Si vous en avez…
- Do you speak english ?


Denis Lachaud









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