- CREATION DU LIVRE-OBJET :
- 2007, Nous Travaillons Ensemble
- CREATION DU ROMAN-PHOTO :
- 2006, D. Lachaud & E. Larrayadieu
- 2004, O. Debary & A. Tellier
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Denis Lachaud écrit
 HIVER 2005, MARIE CLAUDE QUIGNON AVEC LES DAMES D'AULT ET DE FRIVEILLE-ESCARBOTIN FAGRIQUENT DES CHAISES. DENIS LACHAUD ASSISTE ET ECRIT : A. Les règles du projet et les lois du crochet B. Au travail C. Le vélo D. La grande table E. Les mots
 A. LES REGLES DU PROJET ET LES LOIS DU CROCHET
Aujourd’hui, il neige à gros flocons. Les toits sont blancs à Ault, la mer a disparu. Ceux qui la connaissent la devinent.
Les règles du projet de Marie-Claude Quignon • Des chaises au crochet sucré et des chaises brodées (ou chaises-livre) seront produites, chaque chaise de couleur blanche ou éclatante, chaque chaise de couleur unie. • Pour les chaises au crochet sucré, le choix de la technique de crochet est libre. • Deux formats de chaises au crochet sucré sont proposés: - la chauffeuse basse, étroite, haute de dossier (40x30x55).- la chaise dite classique (45x35x45). • Plan de la chauffeuse :
Assembler les côtés AA et BB • Plan de la chaise classique :
Assembler les côtés AA – BB - CC - DD • Technique du crochet sucré : - On préparera dans un récipient un mélange d’eau et de sucre (un verre d’eau pour un verre de sucre). - On portera à ébullition, jusqu’au bouillonnement. - On laissera refroidir deux à trois minutes. - On fera tremper la future chaise dans le liquide chaud. Si la future chaise a été lavée, il est important qu’elle soit parfaitement sèche au moment du bain dans le liquide sucré. - On égouttera la future chaise. - A l’aide de punaises, on fixera la future chaise sur la forme en contreplaqué qui aura été construite aux dimensions indiquées plus haut. - On laissera sécher la chaise dans un environnement totalement dénué d’humidité (si possible près d’une source de chaleur). - Une fois sèche et solidifiée, la chaise sera libérée du moule. • Pour chaque chaise-livre sera confectionnée une housse au choix : - en toile Aïda (gros ou moyens trous selon les besoins) - en laine tricotée (couleur unie, blanche ou éclatante) - en bandes tissées de même couleur (blanche ou éclatante) cousues les unes aux autres. • La housse de la chaise-livre sera confectionnée aux dimensions de chaise suivantes : 45x45x45. Plan de la housse : • Les brodeuses auront choisi un mot, une phrase ou un extrait de texte dans « Héritage », « Le Goûter », « 8 Souvenirs » ou « Ce qui se dit, ce qui s’écrit », les quatre textes produits à partir des récits autour des objets de réderie. Le texte choisi sera brodé sur la housse. • Le choix de la technique de brodage est libre. Toutefois, il ne sera ajouté aucun relief autour du texte (aucune fleur par exemple). • Le choix de l’emplacement où sera brodé le texte est libre. • La taille des lettres brodées permettra une lecture à trois mètres.
- Le mieux, c’est du coton comme ça. On prend un crochet de « un cinquante ». - Combien il faut de pelotes pour faire une chaise ? - Oh, avec quatre, t’en as assez.
- On chauffera dans une lessiveuse ? - Une cocotte-minute, ça suffira.
- On pourrait les montrer à la réderie à Friville. - Avec des chaises en sucre, il faudra du beau temps. - On pourrait les mettre sous une tente et faire payer pour voir.
- Et s’il y a un incident, qu’une chaise se tache ? - On lave, on sèche et on recommence…
- Vous, vous allez faire quoi ? - Une housse brodée. - Vous ne faites pas de crochet ? - Non. C’est trop long.
- Moi je vois pas l’intérêt de mettre des mots sur l’assise.
Les lois du crochet La chaînette est la base de tous les points de crochet. Elle est constituée d’un certain nombre de mailles qui serviront à réaliser des demi-brides, brides, doubles ou triples brides. Il existe aussi une bride couverture. Les mailles en l’air créent des jours dans l’ouvrage. Le nombre de mailles en l’air entre deux brides détermine la largeur du jour. On peut utiliser le point russe, le point roumain, le point albanais, le point à côtes, le point de diamant, le point dentelle, le point de treillage, le point filet, le point piqueté, le point de tulle, le point de V, le point en X, le point de cannage, le point matelassé, le point quadrillé, le point marguerite et grilles, le point marguerite et tunisien, le point moelleux, le point souple, le point facile… On peut varier les motifs : coquilles, ananas, hampes, entre-deux, vagues, mouettes, plumes, poissons, pavillons, jours, soleils, petits nuages, éventails, bouquets, roses trémières, delphiniums, pétales, bandes fleuries, pavés, cloches, clochettes, fenêtres, lucarnes, carreaux à jour, centaurées, oves, arceaux, arceaux à picots, arceaux habillés, côtes à chevrons, côtes verticales, mouchets verticaux, mouchets à zigzags, mailles serrées à mouchets, pomponnettes, triangles juxtaposés, losanges ajourés, rubans, galons, demi-brides ajourées, brides alignées, brides groupées…
Fournisseurs potientiels pour le matériel : Balèze (Friville) Casse-Prix (Fressenneville) Farfouille (Mers) Euro-Couture (anciennement Mariette, Ville d’Eu) Eurodif (Amiens)
 B. AU TRAVAIL
Bon, je crois qu’il y a un problème, en ce qui concerne les chaises en crochet sucré, on ne peut pas coudre complètement le quatrième côté car on ne pourrait pas fixer la chaise sur le moule à cause du dossier, ou alors il faudrait ne fixer le quatrième côté qu’aux deuxième et troisième côtés, pas à l’assise et là, on risquerait de le déformer au moment du démoulage ou même de lui donner une mauvaise forme, alors je me suis dit qu’il valait mieux faire un moule en forme de cube pour l’assise et clouer la planche qui servira à tendre le dossier une fois que le bas de la chaise aura été tendu sur le cube et d’ailleurs, quand la chaise sera solidifiée, il faudra déclouer la planche “dossier“ avant de pouvoir séparer la chaise du moule “cube“. En tout cas, j’ai presque fini ma chaise, il ne me reste que deux côtés à faire, j’en suis à ma troisième pelote, on pensait quatre, mais trois pelotes, pour une chaise, c’est suffisant, et ce bout de chaînette que j’ai fait en trop au début, ce bout de chaînette qui dépasse, je m’en occuperai à la fin, je le démonterai, en matière de chaînette, je préfère prévoir trop long que pas assez, quitte à démonter quand j’ai terminé. Mieux vaut défaire que manquer, il faut que ce soit parfait, je me suis trompé il y a deux rang, j’ai défait, j’ai refait, ça m’est déjà arrivé de défaire une pelote entière quand je faisais un couvre-lit, c’est comme ça, faire et défaire, faire et défaire. J’ai pensé aussi, pour revenir au moule, que le moule en forme de cube pourrait être assez haut ce qui permettra de faire des chaises de différentes hauteurs, j’ai envie d’en faire plusieurs, plusieurs chaises, des chaises de différentes hauteurs aux motifs différents, aux dossiers de forme différentes et donc la planche qui servira à fixer le dossier devra aussi permettre la fantaisie, il faudra la prévoir assez grande.
Moi je tisse des bandes de trente centimètres de large, je ne peux pas faire plus avec mon métier à tisser, alors ce que je propose, c’est de rajouter une bande de quinze centimètres sur le côté, ou deux bandes de sept centimètres et demi de chaque côté, voilà, pour atteindre quarante-cinq centimètres, ou alors on imagine que la chaise tissée est une chaise étroite, une chaise qui fait trente centimètres de large, c’est bien non ?, oui c’est bien, c’est mieux, je tisse des bandes de trente centimètres sur quarante-cinq, il m’en faut cinq, le devant, les trois autres côtés, l’assise et le dossier, ça fait six, j’en oublie encore une, il m’en faut sept, le devant, les trois autres côtés, l’assise, le dossier et dos, derrière le dossier de la chaise, au dessus du quatrième côté, j’ai oublié le dos, ça fait sept, je vais tisser sept bandes de trente centimètres sur quarante-cinq avec ce dessin, il est très joli ce dessin, les losanges, comme sur le sac que j’ai fait à ma fille, je l’aime bien ce dessin, mais ça va être difficile de broder du texte sur le dessin, on n’y verra rien, on ne comprendra rien, non, je vais tisser mes sept bandes dans une seule couleur, avec une seule laine, il faut bien quinze pelotes, après je broderai les mots ou encore mieux, je ferai une chaînette et je la coudrai en formant les lettres, j’écrirai en attaché avec ma chaînette, mais j’y pense, on ne trouvera jamais de chaise assez étroite pour enfiler ma housse, il faudra construire une structure en fil de fer, une armature, pour que ça tienne debout.
Moi je préfère broder avant de coudre. Oui, mais ça risque de s’effilocher, la toile Aïda ça s’effiloche. A ce moment-là, il n’y a qu’à surfiler autour. En même temps, je me dis que coudre les différentes parties ensemble, ça permettra de situer où se trouve l’assise, le dossier, pour bien répartir les lettres, pour qu’il n’y ait pas de trous, pour que ce soit harmonieux. Il vaut mieux qu’on décide de tout ensemble. On a un savant calcul à faire. Il faut choisir la hauteur des lettres, la largeur des lettres, la taille de la marge minimale qu’on doit laisser entre le texte et les bords, il faut compter les lettres que contient le texte, les espaces, répartir le texte pour que ce soit harmonieux, qu’il n’y ait pas de trou. Il faut prévoir de couper les mots longs qui tombent en bout de ligne, ou alors il faut prévoir d’aller à la ligne quand on n’a pas la place de placer un mot en entier si on décide de ne pas les couper, on décide de ne pas les couper ?, on décide de ne pas les couper. Je mettrais bien un fruit exotique mais non, on a dit pas de relief, de toute façon un fruit exotique avec le texte, ça ferait ouvrage de grand-mère, mieux vaut le texte seul, mieux vaut que ça ressemble à un livre, c’est une chaise-livre, de toute façon on comprend que c’est mystérieux, lointain et exotique avec le texte, pas besoin de fruits. Il faut compter combien de croix ça fait un centimètre en point de croix. On peut partir sur des lettres de cinq centimètres de haut, trois de large, un centimètre entre deux lettres, trois centimètres entre deux mots, un centimètre avant une virgule ou un point, trois centimètres après une virgule ou un point, deux centimètres de blanc entre chaque ligne, mais peut être que c’est tros gros, peut être qu’on n’a pas besoin de lettres si grosses, trois centimètres ça doit suffire, trois centimètres ça suffit ?, on dit que trois centimètres ça suffit, des lettres hautes de trois centimètres au lieu de cinq.
Qu’est-ce qu’il manque ?, il manque de la toile Aïda pour deux chaises, comme c’est en un mètre quarante de large il en faut deux mètres trente, il manque de la laine, il manque un crochet de trois et demi, un crochet de un vingt-cinq pour le coton, deux paires d’aiguilles à tricoter de trois et demi, il manque du fil pour broder, on va aller acheter tout ça à Eu mais attention, on a déjà acheté des fils de marque DMC, il faut prendre exactement les mêmes si on veut qu’ils soient de la même couleur, or chez Anciennement Mariette à ville d’Eu, ils vendent du DMC mais c’est pour le canevas, c’est pas pour broder, pour broder il vendent de l’Anchor, c’est pas les mêmes couleurs, du DMC il y en a plus haut, chez Bergère de France, il faut monter chez Bergère de France, montons chez Bergère de France mais c’est fermé alors tant pis, on va chez Anciennement Mariette et on achète de l’Anchor, on n’a pas acheté beaucoup de DMC, on pourra l’échanger. C’est bien ce magasin, Euro-Couture, anciennement Mariette. Il y a tout.
 C. LE VELO
Moi j’en suis à un mètre de tricot en point de riz, il m’en faut deux mètres quinze, il reste un mètre quinze. Plus deux fois quarante-cinq pour les côtés. Fais voir le tien que je le mesure. Mais que vois-je, que se passe-t-il, regardez cette voiture sur le parking, elle a basculé en contre-bas, elle ne tient plus que par une roue, elle va tomber dans le jardin des gens qui habitent en dessous, à qui appartient cette voiture, elle est à nous ? Non, elle n’est pas à nous, elle est à Françoise qui travaille ici, Françoise, vous avez dû oublier de serrer le frein à main de votre BX, elle est bien à vous la BX ?, elle a basculé en contre-bas, oh merde, comment je vais faire, je vais monter dedans, surtout pas Françoise, c’est dangereux, le poids supplémentaire risquerait de vous faire tomber dans le jardin des gens qui habitent en dessous, la voiture n’est retenue que par le grillage…
Moi il me reste vingt-sept centimètres au crochet. Ça représente un dessin entier. Il me reste aussi deux côtés de quarante-cinq. Non trois. Au crochet c’est trois côtés en plus. Sinon il y aura un trou derrière.
Moi j’ai commencé à broder tout en haut de la toile. Je me suis trompée. J’ai pensé tout défaire puis j’ai recommencé plus bas. Derrière, ça se verra pas. J’ai recommencé à la bonne hauteur pour que ça tombe en haut du dossier. Ça m’arrive d’y être encore à minuit moins le quart. Je brode une lettre puis j’en brode une autre puis je me dis oh allez encore une, j’ai envie de voir ce que ça donne.
Moi il me semble que ma toile est plus courte que sur le plan. Il manque vingt-quatre centimètres. C’est bizarre. Fais voir la tienne que je mesure. Il manque vingt-quatre centimètres aussi. Comme on s’est débrouillé ? Quand la broderie sera terminée, il faudra mesurer les toiles une par une pour construire les armatures sur mesure.
Moi j’ai tissé neuf tapis. J’ai eu du mal avec cette laine, elle n’est pas bonne, elle est molle, alors j’ai mis une autre laine sur le métier pour la trame, une laine grise mais ça ne se voit pas. Avec cette laine grise ça allait beaucoup mieux. Le premier tapis est moche. Du coup j’en ai fait neuf au lieu de sept. Sur celui-là, j’ai tissé « LA MER ». Quand j’avais fini le mot, je me suis rendue compte qu’en retournant l’ouvrage pour le regarder à l’endroit, ça donnait le texte à l’envers, comme dans un miroir. Alors je l’ai refait en dessous. J’ai tissé « LA MER » à l’envers pour qu’on lise à l’endroit. Mais comme je ne sais pas dans quel sens on écrit le R, je l’ai fait à l’envers. Le R est à l’endroit quand le texte est à l’envers et le R est à l’envers quand le texte est à l’endroit. Mais c’est joli comme ça. Quand on assemblera, on mettra ce tapis-là à l’endroit du dossier.
Moi je n’ai pas encore commencé. Je me pose plein de questions. Je me demande quels caractères choisir pour broder. J’ai amené des modèles, j’ai besoin d’un modèle. Je me demande si ça fera des lettres assez grandes, je me demande à quelle hauteur je dois commencer, je me demande combien je dois laisser entre deux lettres, je me demande combien je dois laisser entre deux mots, je me demande combien je dois laisser entre deux lignes. Peut être que je peux prendre ce caractère, il est bien, il est sobre, il donne une impression de relief. Je vais broder le A. Pour la suite, on verra après. Je brodais quand j’étais petite. Le point de croix, c’est comme le vélo, ça s’oublie pas.
Moi, aujourd’hui je ne fais rien, je me tourne les pouces, ça fait quinze jours que j’ai fini ma chaise, ça fait quinze jours que je suis en panne. Chômage technique. Il faut qu’on fixe les dimensions de la chaise bleue pour que je puisse la commencer. Disons une chaise plus haute que la première, quarante-cinq de haut, quarante-cinq de dossier et une assise de trente-cinq sur trente-cinq. Je vais faire des pieds en forme de tube. Je demanderai à mon fils qu’il me ramène des tubes de l’usine, comme ça je pourrai voir le diamètre. Je vais faire deux tubes de quarante-cinq centimètres pour l’avant de la chaise et deux tubes de quatre-vingt-dix pour l’arrière. Je poserai l’assise sur les deux pieds avant et je la fixerai aux deux pieds arrière. Il faut que l’assise dépasse, il faut un bord qui descend vers le sol. Ce sera plus joli. Je vais faire une assise carrée, j’avais pensé à une assise ronde mais avec les tubes et le bord ce sera plus simple. Je fixerai aussi le dossier aux deux pieds arrière. Scratchs partout. Il faut que je réfléchisse aux dimensions du dossier, à sa forme. Je vais laisser un jour entre le dossier et l’assise. Comme pour une chaise normale. Il faut que je réfléchisse au point que je vais utiliser. Je commencerai plus tard. Chez moi. Pas aujourd’hui. Aujourd’hui je me tourne les pouces, tiens Eric, t’as qu’à les prendre en photo, mes pouces, regarde, je les tourne. Cette fois je vais compter les heures que ça prend. D’habitude je ne compte jamais le temps. Ça serait intéressant de savoir combien d’heures ça prend pour faire une chaise au crochet. Je vais pointer.
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Les mains travaillent. Les yeux sont penchés sur les mains qui travaillent. Les mains se détachent sur la laine rouge, sur la laine jaune, sur la laine bleue, sur le fil vert, sur le fil blanc, sur la toile blanche. Les ouvrages s’étalent sur la grande table. Taches de couleurs. Eric prend des photos. - Pourquoi vous n’avez pas fait une chaise longue ? - Regardez, il y a un tracteur de la ville qui tire la voiture de Françoise. Je crois qu’elle a un pneu crevé.
- Il faut prévoir le sucre, j’imagine qu’il en faut une sacrée quantité. - Oh, un kilo par chaise, ça devrait suffire. - Ah bon, moi je me voyais arriver avec cinquante kilos… - Oh non.
- Où vont être entreposées les chaises ?
- Ce serait bien de prendre des photos à la plage, toutes les chaises sur les gallets, tout le monde… On prévoit de louer un emplacement à la grande réderie d’octobre. Pour montrer les chaises.
- Regardez, Eric est en train de changer la roue de Françoise. Il faudrait faire une photo.
 D. LA GRANDE TABLE
Ce matin, Brigitte annonce son départ. Elle quitte le centre social de Friville-Escarbotin pour Abbeville. Elle va travailler avec des enfants placés.
Une vague de découragement submerge la grande table. Vos larmes coulent. Vous ne savez pas bien imaginer votre monde sans Brigitte. Vous ne savez pas bien envisager la suite. Qu’est-ce qui vous ancrera ? Qui vous aidera à mieux flotter, à déjouer les tempêtes ?
Debout près de vous, Brigitte se veut rassurante. - Tout continuera avec l’assistante sociale qui me remplacera, elle sera différente mais tout continuera. - Ça va être difficile sans vous, Brigitte. - Oui, pour moi aussi. Il faudra qu’on fasse notre deuil ensemble. Il faudra que vous soyez prête à accueillir celle qui me remplacera quand elle arrivera. Et je vous suivrai. Je viendrai aux lectures. - Oui parce que nous, on a encore besoin de vous.
Autour de la grande table, vos gorges sont nouées. Brigitte sourit, Brigitte serre les dents, elle vous connaît, elle connaît votre fatigue, elle connaît votre courage aussi, elle a confiance, vous êtes un groupe, vous êtes plus fortes ensemble, vous saurez êtes fortes ensemble et sans elle et tout continuera.
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Aujourd’hui commence le sucrage des chaises. On a le sucre, on a les moules, on a une spécialiste du sucrage. Il faut un grand fait-tout. Les moules de contre-plaqué sont emballés dans un film plastique pour ne pas déteindre sur le coton. Sylvie plonge le premier ouvrage dans le mélange sucré. Elle remue la chaise molle dans l’eau bouillante avec un bâton, comme les deux sœurs dans ce souvenir raconté à l’automne par Jocelyne, les draps dans la grande bassine en zinc. Le coton absorbe le liquide sucré. Sylvie se brûle les doigts. Elle enfile des gants. Marie est prête à fixer la chaise blanche sur son moule. - On peut peut être la laisser tremper. - Non, il ne faut pas. L’ouvrage est tendu sur le premier moule à l’aide de punaises. Les doigts collent. - C’est joli. - Fallait y penser. On fait chauffer un deuxième mélange. On y plonge la chaise verte. - C’est bouillant. - Bon. Mes gants. Elle est plus épaisse, celle-là. Plus lourde. C’est pas le même dessin. Pas du tout le même coton. Plus souple.
On installe trois housses sur trois armatures : une housse tricotée, une housse brodée et une housse tissée. On réfléchit aux derniers détails. On coud les côtés ou on les fixe avec des nouettes ? On agrandit l’armature de cette chaise ou on déplace les côtés pour que tout le texte apparaisse devant ?
Autour de la grande table, le travail continue. - Moi je trouve ça long à broder. - Si c’est trop long, raccourcissez le texte. - Ah, ouf ! Bon, si j’ai le temps j’irai jusqu’au bout. Sinon j’enlèverai la dernière phrase. On verra. Quand on commence, on est acharné. On ne peut plus s’arrêter. Mais c’est du boulot. - Ça oui, c’est du boulot.
Par dessus la haie, deux enfants regardent les chaises sucrées qui sèchent sur leur moule. Brigitte leur propose de venir. Ils sautent dans le jardin.
 E. LES MOTS
Aujourd’hui on voit et on entend la mer. La tache noire d’un nuage se déplace sur la houle.
Inspection des travaux finis : • Les dossiers des chaises sucrées ne tiennent pas. Le poids est trop important pour la structure. Il faut réfléchir à un système de renfort. Marie-Claude les punaise au mur en attendant. • Le démoulage de la chaise blanche est compliqué par les deux vis prévues pour le dossier. • Presque toutes les housses sont terminées. Tricotées et cousues. Les mots ont été brodés sur les housses. Les mots sont entrés dans l’ouvrage.
Marie-Claude enfile les housses tricotées sur les armatures en fer. Elle ne parvient pas à les mettre en place, à leur donner la forme souhaitée. Elle les retourne et les enfile à l’envers, couture apparente. - Regardez, à l’envers, ça tombe beaucoup mieux. - Il faut défaire. - Ça sera prêt pour la lecture du dix septembre ? - On va s’y mettre. - Ma grand-mère disait : “Faire et puis défaire, c’est toujours travailler“. - On n’a pas d’aiguille à laine. On ne les a pas apportées aujourd’hui. - C’est parce qu’on pensait avoir fini. - On va aller en acheter. - Y’a qu’à aller à Big Bazar. - Moi j’ai plus de fil à broder. - Alors il faut aller à Eu. - Oui mais il est midi moins le quart, ça sera fermé quand vous arriverez. - Bon. On ira à Eu à deux heures et demi. On va aller à Big Bazar pour les aiguilles à laine. Pendant que les housses sont enfilées à l’envers, les mots semblent écrits dans une autre langue, une langue incompréhensible, illisible. Plus tard : - On n’a pas trouvé d’aiguilles. - Big Bazar, ils vendent rien. Y’a tout mais y’a rien.
Pause déjeuner. - T’as pas de verre pour ton thé ? - Non j’en ai pas apporté. - Dans ta chaussure ! Je lis le texte écrit en juin, celui qui raconte l’annonce du départ de Brigitte. Quelques larmes remontent. Les mots prononcés à nouveau provoquent à nouveau la tristesse. Nous sommes faits de mots. Les mots nous constituent. Ils disent qui nous sommes, ils nous relient. Je suis navré de raviver la tristesse par ma lecture mais j’aime le pouvoir des mots.
Sucrage Il reste une chaise à sucrer. Celle de Sylvie. Le mot “CHEVAL“ se dessine sur le dossier. Maire-Claude, Marie et Sylvie se préparent. - T’as pas de gants ? - Des gants Mapa ? - Gants Mapa ou pas Mapa… - Non j’en n’ai pas. - Y’a pas assez de liquide ? - Si si. - C’est chaud. - On commence par fixer les angles. Marie-Claude et Sylvie ont enfilé un tablier découpé dans un sac poubelle.
Plus tard : - Il faut choisir un texte pour la housse de Nicole. - Pourquoi pas “Brigitte“ ? Broder “Brigitte“ tout simplement. - “Au revoir Brigitte“. - Voilà. “Au revoir Brigitte“. - C’est une bonne idée. - Comme ça, ça restera.
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