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Objets de réderie 2004/07

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Objets de récits

[pdf] à télécharger : le livret "Objets de réderie, objets de récit" d'Octave Debary et Arnaud Tellier (2005)


Réderie de Friville-Escarbotin (2004): des femmes du Vimeu choisissent —en photographiant avec un appareil photo jetable— les objets désirés, selon le dispositif voulu par Octave Debary, anthopologue, et Arnaud Tellier, psychologue, pour "Objets de réderie" de LA FORGE.


Les deux scientifiques veulent étabir une "rencontre entre histoires d’objets et histoires de vies. (...) Petits objets, petites histoires. Ces objets de peu que nous sommes allés chercher sur les “marchés à réderies” possèdent assez de valeur d’histoire pour que des gens puissent, à travers eux, se souvenir." Avant propos d'Octave Debary et Arnaud Tellier.

L'Avant-propos introduit les récits qu'ont recueillis Octave Debary et Arnaud Tellier :

Dominique Bouvier : Bouilloire

Mon enfance
Ça me rappelle ma grand-mère. Elle mettait ça dans sa bouilloire parce que l’eau était très calcaire. L’huître prenait le calcaire qu’il y avait dans l’eau. On récupérait l’huître au moment de Noël ou d’un réveillon. Il fallait la changer quand elle devenait toute blanche parce que le calcaire s’était collé dessus. On jetait la vieille après chaque fête de Noël. Au bout d’un an, ça ne ressemblait plus tellement à une huître. La bouilloire était tout le temps sur le poële, c’est pour ça qu’il y avait du calcaire. Maintenant c’est électrique, on ne met plus d’huître mais il y a toujours beaucoup de calcaire.C’est un souvenir d’il y a longtemps, qui me rappelle mon enfance, même si je n’avais pas le droit de m’en servir. C’était interdit d’aller près du feu. On passait beaucoup de temps dans la cuisine autour du poële, on y faisait à manger, on y posait le fer à repasser. Un jour, j’ai même été brûlée sur un côté, sur ma joue droite, parce qu’un morceau de sapin a sauté lorsque ma mère a remis du bois. J’ai toujours une marque. Ça laisse une petite marque sur ma joue.


Geneviève Debusschère : Poupée

Huitième anniversaire
C’est un souvenir de mon grand-père. Pour l’anniversaire de mes huit ans, j’avais envie d’une poupée en porcelaine. Mon grand-père m’en a acheté une et l’a mise chez lui, dans sa chambre, au-dessus de l’armoire. Je pouvais la regarder mais je n’avais pas le droit de la toucher. Il ne fallait pas la casser, c’était fragile. Alors je ne l’ai jamais touchée. Dès que l’on allait en ville, des poupées en porcelaine, on en voyait un peu partout. Comme sur la photo, c’est une poupée avec une toilette, une petite robe rose avec des dentelles, un petit chapeau rose et un ruban dans les cheveux, comme avant. Elle est blonde. Ce n’était pas une poupée pour jouer. Des poupées, j’en avais d’autres mais moins belles.Je l’ai toujours, je l’ai récupérée plus tard. Je ne me souviens plus quand exactement. Je crois que ma grand-mère me l’a donnée au moment où mon grand-père était gravement malade. Je l’ai installée chez moi, dans la salle à manger, sur un petit meuble. Elle est restée belle comme au premier jour. Je lui ai donné un prénom, Chantal, parce qu’en classe j’avais une amie que j’aimais bien et qui s’appelait Chantal. J’ai encore certaines de mes poupées mais elles sont cassées. Sur les réderies, il y en a qui ressemblent un peu à ma poupée mais ce n’est jamais la même. Aujourd’hui, les seules fois où je la touche, c’est pour faire les poussières.


Jocelyne : Lessiveuse

Souvenirs
C’est à la fois un bon et un mauvais souvenir. C’était une grosse journée de travail que nous faisions une fois par semaine, chaque lundi, à la maison, dans une petite pièce où il faisait très chaud. Nous avions des grandes lessiveuses dans lesquelles on chauffait l’eau. Nous y mettions les draps, il fallait tourner avec un bâton ou un manche à balai et remuer pour que le linge ne soit pas toujours au même endroit. Nous frottions à la main ou avec la brosse, avec des grosses savonnettes de Marseille ou de la lessive en paillettes. Et puis on rinçait. Deux fois, avec de l’eau tiède. C’étaient des draps épais, des draps en lin.
Plus tard, dans les années cinquante, il y a eu des machines avec un rouleau dans lequel on passait le drap. C’est ce que je préférais. Il y avait quelque chose de magique parce qu’avant, pour essorer, il fallait tordre les draps à la main. C’était très dur quand il fallait porter la lessiveuse pleine d’eau bouillante. Nous faisions ça en famille, à trois, avec ma mère et ma sœur. A la fin, nous récupérions l’eau de la lessive dans des grands baquets pour laver les pavés.
Aujourd’hui, les lessiveuses, on ne s’en sert plus. C’était quand même une belle journée, des souvenirs avec ma mère et ma sœur, des heures passées dans la cuisine à laver le linge.


Maria : Soupière

Le plat que ma mère mettait au four en même temps qu’elle faisait son painIl me reste six petits bols en terre pour boire le caldo verde, la soupe du Portugal. C’est marqué « Caldo verde » au fond des bols. Dans le temps, on roulait des poignées de feuilles de chou que l’on coupait très fin pour la soupe. On ajoutait quelques pommes de terre bien écrasées, du sel puis l’eau bouillante. Il ne faut pas couvrir sinon le chou devient jaune.
Quand j’étais petite, je mangeais beaucoup de soupe. Nous n’utilisions pas de soupière, elle restait dans le buffet. C’était seulement pour les grandes occasions. Pendant vingt ans, chez ma patronne à Enghien-les-Bains, il y avait aussi une soupière sur un buffet. On y mettait les fermetures-éclairs, les boutons, le fil… C’est une soupière que j’aurai bien aimé récupérer.

Ma patronne, je l’appelais Bonne-Maman. De la vaisselle, elle en avait des tonnes. Des assiettes, des assiettes et des assiettes. Qu’est-ce qu’elle était belle, sa vaisselle ! Un jour , elle m’a dit : «Maria, quand je ne serai plus là, cette assiette, ce sera pour vous. Vous la demanderez à ma belle-fille, à Janine». Mais je lui ai répondu : «Bonne-Maman, Madame Janine ne le fera pas forcément, c’est mieux de me la donner de votre vivant ». Bonne-Maman gardait tout, elle ne jetait rien. Un jour, elle m’a donné un foulard, on pouvait voir l’Espagne au travers ! Elle a même ajouté : «Quand vous venez travailler ici, il ne faut pas le mettre. Janine ne doit pas le voir». Elle pensait quand même pas que j’allais le mettre. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter car je ne le mettrai que le dimanche…
Tout le monde disait : « Maria, elle fait partie de la famille ». En fait, je faisais partie de la famille le temps que j’y travaillais. Quand Bonne-Maman est morte, après avoir dégringolé dans l’escalier à 92 ans, je n’ai rien eu comme héritage. J’allais pas réclamer l’assiette.


Marie-Francoise Langlet : Gramophone

Jeunesse
Quand j’avais quatorze ans, j’aimais bien écouter de la musique. Nous passions des soirées entières entre copines à écouter des disques sur un électrophone. Chacune apportait ses disques préférés. C’était souvent le samedi soir, on se rassemblait avec les voisines, chez l’une ou chez l’autre, on passait notre soirée dans les chambres. On fermait la porte. Chacune avait ses goûts, ça ne plaisait pas forcément aux autres mais on écoutait quand même. On passait plus de deux heures ensembles. Il nous arrivait de chanter mais on ne dansait pas. Nous restions assises sur le lit, à discuter, à parler des copains et des copines. Je n’ai jamais eu de chanteur préféré. C’était plutôt les paroles que j’aimais bien, pour les histoires qu’elles racontaient. Les chansons de Dave, Hugues Auffret, « Céline » surtout… Parfois, pendant la semaine, nous nous prêtions nos disques pour en faire des cassettes. Ça a duré deux années. Ensuite, nous sommes allées au bal. Les copains se sont rajoutés…

Aujourd’hui, je ne vois plus ces copines parce que tout le monde s’est dispersé. C’est ce qui arrive une fois qu’on fréquente. Il me reste des disques de l’époque. Ils sont au grenier, en plus, je n’ai plus de tourne-disques. Certaines de ces chansons sont revenues sur CD, comme « Céline », mais c’est plus pareil.


Marie-Reinette Delnard : Lampe à pétrole


Souvenirs de famille
Moi, je n’ai pas l’habitude de faire des réderies. Toutes ces choses anciennes, c’est derrière moi. Chez nous, expatriés de la Réunion, où je suis née et j’ai vécu jusque 11 ans, et ensuite jusqu’à l’âge de 22 ans à Madagascar, les souvenirs, c’est derrière. On a tout laissé là-bas. A l’époque, on nous apprenait ce qu’était la France, les quatre saisons… d’ailleurs des saisons il n’y en a plus. On ne pensait pas que l’on irait un jour en France.

Cette lampe à pétrole m’a rappelé la première année de mon arrivée en France. Un matin où je riais avec ma sœur, nous avons reçu une lettre. Ça m’a marqué, choqué. Dans cette lettre, mon frère raconte qu’en faisant la vaisselle, il a voulu prendre une lampe à pétrole pour voir un peu plus clair et l’a renversée sur lui. Il a eu une chance extraordinaire, il ne s’est brûlé que sur la poitrine, pas sur le visage. Ça m’a fait mal. Chez nous, à Madagascar, la maison est en pleine cambrousse, à 200 kilomètres de l’hôpital. Il faut une journée pour y aller.

Je n’ai pas gardé d’objets de cette histoire-là. Certaines de mes affaires sont encore emballées. C’est chez mes frères et sœurs, qui y retournent tous les ans, que je peux voir des objets de là-bas. J’y suis retournée à une époque mais maintenant, ça ne me dit plus rien. Je ne m’en souviens plus très bien. C’est peut-être enfoui au fond de moi ? Je vais de l’avant et je ne retourne pas en arrière. Je me dépouille, je ne m’attache plus.


Martine Ferment : Bouteilles

Verrerie
C’est une bouteille marquée « Saint-Gobain Dejonckeere ». C’est la plus grosse usine de Mers-les-Bains. A la maison, j’ai plein de petites bouteilles de parfum et de bouteilles avec des bouillons à l’intérieur. Certains bouillons sont visibles, pour d’autres il faut vraiment le savoir. C’est ma fille qui me les a montrés. Ces bouteilles avec des bulles dans le verre sont des invendus, comme celles qui ont des chocs ou des défauts. Mon père a travaillé là-bas 35 ans et par la suite ma fille aussi, dans le tri. Elle retirait les bouteilles qui avaient des défauts et je lui demandais de m’en rapporter. Mon père, lui aussi, a été un moment dans le tri, en fin de tapis; il a travaillé également dans les moules.
Je n’ai jamais visité l’usine. Je suis déjà allée devant mais je n’ai pas pu rentrer. De l’extérieur, on peut quand même voir couler le verre. Il faut voir comme ça fume ! Dehors, on peut voir les chutes, on peut même les récupérer. On en a ramassé des billes ! Des sacs de billes ! On préférait les rebuts parce qu’il y avait de plus belles couleurs. Mon frère, quand il jouait avec son lance-pierres, au lieu de mettre des cailloux il prenait des billes. Les billes traînaient partout à la maison, il ne fallait pas marcher dessus, c’était risqué.

De l’usine, mon père rapportait quelques carafes, des petits verres, des bouchons. Des fois, ma mère rouspétait parce qu’à la fin, il y en avait trop.


Marilyne Fauries : Soupière

Rêveries
C’est un souvenir de famille. Ma grand-mère de Charentes en avait une, ma mère l’a toujours gardée. Elle était toute blanche. Dès qu’il y avait des vacances, la famille se rassemblait là-bas. Ma mère est de Cognac et j’ai un frère qui vit à Saintes. Mon père, lui aussi, est originaire de la région. J’aimais bien y aller. Maintenant, je n’y vais plus.

Quand j’étais enfant, je n’aimais pas toujours la soupe mais on était obligé de la manger. C’était de la soupe à la tomate ou, parfois, avec différents légumes du jardin. Ça dépendait de ce qu’il y avait dans le jardin. La soupe, c’était tous les soirs.

Cette soupière, on l’a récupérée mais on ne s’en sert plus, même si on mange toujours de la soupe. Elle est belle. Quand ma grand-mère est morte, ils ont fait le partage. On a récupéré la soupière et aussi des verres, des tasses. Ma mère a demandé la soupière.


Micheline Vaujois : Photo de Franck Michaël

Travail
C’est mon chanteur préféré. J’ai eu l’occasion de le voir grâce au comité social de l’entreprise où je travaillais. Chaque année, ça changeait. Une année, c’était Frank Michael, une autre Jean-Luc Lahaye… Frank Michaël est venu faire un concert il y a presque dix ans. On s’occupait de la buvette, des sandwiches et des gâteaux pour ramasser un peu d’argent qui après servait à organiser un voyage ou faire un repas. De tous ceux qui sont venus, c’est Frank Michaël que j’aimais le mieux comme chanteur. Je l’aimais déjà avant mais je ne l’avais jamais vu. Juste en photo ou à la télé. Ou sur les disques.

Au concert, à la salle Edith Piaf, il y avait du monde. C’est un chanteur qui n’est pas souvent invité à la télé, on n’en parle pas beaucoup. Je ne sais même pas si les jeunes générations le connaissent. Il est resté très simple. Il a signé les autographes sur les papiers à sandwiches, sur les cartons ou les boîtes de gâteaux… Sa chanson la plus connue, c’est « Toutes les femmes sont belles ». Pour moi, toutes ses chansons sont belles. Au concert, il y avait beaucoup à faire, on a eu tellement de monde qu’il a manqué de jambon et de pain. Je n’ai pas eu le temps de prendre de photos parce que je m’occupais de la vente des sandwiches mais il m’a signé un autographe sur un emballage, avec mon nom dessus.

Sur la photo que j’ai achetée à la réderie, il manque juste mon nom. J’ai trouvé sur la réderie un bon souvenir, la réderie était très belle cette année.


Nouara Benmebarek : Soupière

Partage avec les voisins
Ça me rappelle ma grand-mère. Je ne l’ai pas connue mais on m’a raconté qu’elle fabriquait des plats et de la vaisselle en argile. On récoltait de l’argile, qu’on mélangeait avec des tuiles ou des restes de vaisselle cassée et écrasée. On les faisait sécher avant de les mettre au four.

On mangeait beaucoup de soupe en Algérie. Ça faisait beaucoup de monde avec toute la famille, la grand-mère, le grand-père qui a fait Verdun. A la maison, on préparait aussi la nourriture des travailleurs employés dans notre ferme. Ils mangeaient dans une salle qui leur était réservée. Les hommes mangeaient d’un côté et les femmes de l’autre. Chacun avait sa salle. Les femmes n’entraient pas dans la salle des hommes. Ils se servaient entre eux. Dans notre ferme, on s’occupait des vaches, des chèvres, des moutons, des chevaux. Des abeilles aussi. Mon père tenait une épicerie. Un jour, elle a brûlé, alors il s’est mis à faire les marchés.

J’ai vécu en Algérie dans ma famille jusqu’à l’âge de 14 ans. Après, je suis partie à Paris. J’ai donc vécu plus longtemps en France qu’en Algérie. D’Algérie, j’ai rapporté des assiettes, fabriquées chez moi, j’en ai offertes à des amis et j’en ai gardées deux.


Sadia : Pots à lait

Tirer du lait
A Maskara, en Algérie, on avait une maison avec un grand terrain, des vaches, des chevaux, des moutons et des poules. On tirait le lait à la main, avec ma mère et une de mes soeurs. Il fallait mesurer la quantité de lait avec cet objet. Il n’était pas en cuivre mais en fer blanc. Tous les jours, au réveil, de bonne heure, on se lavait, on prenait un café et après on s’occupait du lait. Tout devait être prêt avant que le camion ne vienne chercher les bidons. Avec le reste du lait, nous faisions du beurre et un peu de fromage. On en donnait un peu aux voisins.

Comme j’étais l’aînée des filles, je ne suis pas allée à l’école pour aider ma mère à s’occuper de la famille. Ma mère a eu douze enfants. A la maison, on récoltait le blé pour le moudre et faire le pain. Il y avait aussi un four en terre et en ciment où l’on cuisait les plats. Chaque midi, nous apportions à manger aux hommes dans les champs, en transportant le repas sur le cheval.

Je suis restée là-bas jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, jusqu’au moment de mon mariage qui m’a amenée en France. C’était il y a longtemps. Je retourne souvent là-bas. Je viens, je pars, je viens, je pars. En Algérie, on utilise toujours cet objet.


Sylvie Berton : Toile, chevaux de ferme

Mes chevaux
Mes deux grands-pères avaient un cheval. Ils en prenaient soin. L’un d’eux a eu un grand cheval de ferme, blanc. J’étais vraiment jeune, j’avais… je ne me souviens plus. L’autre grand-père habitait près des marais, vers Lanchères. Lui avait un petit cheval marron et blanc, avec une charrette. Quand j’avais onze ans, il venait nous voir tous les dimanches, mais je ne suis jamais montée dans sa charrette. Plus tard, mon père a eu aussi un cheval. Une fois, je suis montée dessus et j’ai failli tomber. J’ai eu très peur. Mon rêve, c’est d’en avoir un. Mais il faut de la place. Quand je me promène, je regarde toujours les chevaux dans les prés.

Le tableau, sur la réderie, je l’ai vu immédiatement. Je l’ai acheté et je suis rentrée tout de suite à la maison pour l’accrocher au mur. Tous les soirs, pendant un moment, je regarde le tableau. Des souvenirs reviennent.








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