Mon mari travaille chez Saint Gobain, au tri. Il doit repérer les défauts. Les bouillons. Les bulles d’air dans le verre. Moi je suis très curieuse. J’avais envie de voir comme on fabrique les bouteilles. Je l’ai poussé, mon mari, pour qu’il m’emmène parce qu’il voulait pas m’emmener. Finalement il a accepté, j’allais commencer chez bonne maman, après j’aurais plus eu le temps. Ce qui m’a marquée c’est le moment où ils coupaient le verre. Il faisait une chaleur là-dedans… Je restais à l’écart pour pas recevoir les éclats. En sortant, j’ai dit “Je m’en souviendrai“.
MADAME
Vous vous appelez Anna ?
ANNA
Oui madame.
MADAME
Et vous êtes portugaise, c’est ça ?
ANNA
Oui madame.
MADAME
Bien. Vous m’appellerez Bonne Maman. Tout le monde m’appelle Bonne Maman.
MADAME
Pour commencer, vous ferez les poussières. J’ai beaucoup d’objets décoratifs, vous allez voir.
Ma patronne collectionnait les poupées de porcelaine. Il y en avait partout à l’étage. C’était beau. Qu’est-ce que j’ai pu passer comme temps sur les poupées en porcelaine. Des nids à poussière. Et quand il faut les déshabiller pour nettoyer les habits…
BONNE MAMAN
Ma première poupée, c’est mon grand-père qui me l’a offerte.
ANNA
Ah bon ?
BONNE MAMAN
Je n’avais pas le droit d’y toucher.
ANNA
Oh c’est terrible, ça.
BONNE MAMAN
Juste de la regarder.
ANNA
Avec les copines on a des collections, nous aussi. Ça sert à décorer ou ça sert à rien. Les lampes à pétrole, les petits clowns en porcelaine, les dés en porcelaine, les pièces de monnaie, les bouilloires en alu, c’est Françoise qui a décidé de collectionner les bouilloires en alu pour les souvenirs que ça lui rappelle, la famille, le sifflement quand l’eau bouillait, la coquille d’huître qu’on mettait dedans pour que le calcaire se colle dessus… Les fers à cheval, aussi, on collectionne. Ça porte bonheur et ça nous fait penser aux chevaux à la ferme, le grand-père ou le cousin, ça dépend pour qui. Moi je collectionne les petits clowns (je suis jamais sortie de l’enfance), les dés et les photos de Franck Mickaël. Surtout dédicacées. C’est mon chanteur préféré. Chez nous on était habitués à quitter partir quitter partir. On pouvait pas s’attacher aux objets.
BONNE MAMAN
Aujourd’hui vous nettoierez le gramophone et ensuite on montera là-haut pour faire les rideaux.
ANNA
C’était des rideaux moches avec des trous partout. Moi j’avais pas le droit de les laver.
BONNE MAMAN
Ils sont tellement fragiles.
ANNA
J’avais juste le droit de les décrocher en montant à l’échelle.
BONNE MAMAN
Ma grand-mère les a faits faire dans un tissu rapporté d’Asie.
ANNA
Elle les lavait à la main.
BONNE MAMAN
J’y tiens comme à la prunelle de mes yeux.
ANNA
Un jour son fils lui a interdit de les raccrocher.
LE FILS
C’est pas possible, ces rideaux. Tu les mets à la poubelle.
ANNA
Elle a attendu que monsieur Philippe parte travailler.
BONNE MAMAN
Venez Anna, on va raccrocher les rideaux.
ANNA
Oui bonne maman.
BONNE MAMAN
Philippe n’y connaît rien.
ANNA
Moi je faisais ce qu’on me disait.
Son fils et sa belle-fille vivaient avec elle. Madame Lucette. Très froide.
LUCETTE
Anna, j’aurai besoin de vous tout à l’heure pour cuisiner les pigeons.
ANNA
Moi, ça m’était égal. Tant que je faisais les pigeons, je passais pas l’aspirateur. Je demandais juste qu’on leur coupe la tête avant que je les prépare. C’est tout ce que je demandais.
BONNE MAMAN
Venez avec moi Anna.
ANNA
Chez ma patronne la soupière servait à mettre les fermetures éclair, les boutons. Elle avait des tonnes de vaisselle. De la belle vaisselle. De la vaisselle de valeur. Plusieurs services. Ça servait quasiment jamais. Ça restait entassé dans une armoire. Quand elle a déménagé, elle s’en est débarrassée. Aucun des enfants n’en voulait. Elle à fait venir un antiquaire, on a enveloppé les assiettes une par une, les plats, les soupières, il a tout emporté. Elle m’a rien donné. Elle a juste voulu me fourguer une des assiettes suspendues au mur.
BONNE MAMAN
Quand je serai morte, vous demanderez cette assiette à Lucette. Elle est pour vous, Anna. Vous faites partie de la famille maintenant.
ANNA
Moi je ne me voyais pas demander quoi que ce soit à Lucette. Si bonne maman voulait me donner quelque chose, elle aurait dû le faire de son vivant. Mais non. J’avais beau faire partie de la famille, elle m’a rien donné, en vingt ans, si, des vieilles robes bonnes à jeter et un foulard tellement usé qu’on voyait l’Espagne à travers. Elle est morte à 92 ans et encore c’est parce qu’elle a sauté une marche. Elle serait encore là. Soit disant qu’elle a été veuve très jeune.
Elle avait toujours des bonbons pour les enfants.