- CREATION DU LIVRE-OBJET :
- 2007, Nous Travaillons Ensemble
- CREATION DU ROMAN-PHOTO :
- 2006, D. Lachaud & E. Larrayadieu
- 2004, O. Debary & A. Tellier
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Avant-propos
d'Octave Debary & Arnaud Tellier
 Ce texte propose une rencontre entre histoires d’objets et histoires de vies. Sa forme évoque un album de famille, une famille d’objets dont la “valeur biographique” (I. Kopytoff)(1) devient le prétexte au travail de mémoire. Des personnes racontent leur histoire à travers celle d’un objet. Petits objets, petites histoires. Ces objets de peu que nous sommes allés chercher sur les “marchés à réderies”(2) possèdent assez de valeur d’histoire pour que des gens puissent, à travers eux, se souvenir.
Le principe des marchés à réderies consiste à sortir sur la voie publique et proposer à la vente des objets usagés que des particuliers ne désirent plus conserver chez eux. Ce qui dans le département de la Somme s’appelle “réderies” se nomme dans les régions avoisinantes “marché au bazar”, “foire à tout” ou, dans le Nord, “braderie”. Un à deux dimanches par an, les villages de la Somme deviennent le théâtre d’un rassemblement festif dont la règle du jeu invite les participants à circuler au milieu d’accumulations et de surplus d’objets. Cet encombrement est redoublé par celui des gens qui défilent devant le spectacle des objets usagés entassés, sortis à cette occasion pour s’offrir à la vente. Les étals suivent le tracé des rues. Objets et personnes longent les trottoirs à la recherche d’une rencontre, d’une occasion à saisir. Le soir, à la fin des festivités, tout sera débarrassé.
Si des antiquaires et brocanteurs professionnels se mêlent à la vente, la réderie repose historiquement sur une logique d’amateurs. Les particuliers deviennent vendeurs, en tout cas, ils y jouent. C’est là, dans ce marché aux objets d’occasion avec des vendeurs occasionnels, que résident l’attrait et le plaisir de la réderie. Les objets proposés sont censés leur appartenir (avoir vécus à leurs côtés) et arriver sur le marché en fin de vie (après leur passage au grenier). Objets oubliés, curieux, cassés, abîmés, fêlés… chaises, bibelots, livres, cendriers, bougeoirs, tableaux, vaisselle, vélos, habiles…, tous ont cette qualité d’avoir été utilisés, d’avoir une histoire.
Dispositif
Cette part d’histoire attachée à l’objet se révèle à l’occasion de son changement de main, de son changement d’appartenance. Cette passation, comme l’ensemble du projet “Objets de réderies, objets de récits”, s’inscrit dans un processus d’échange d’histoires. L’objet est pris dans un échange dont les modalités soumettent l’histoire à la question de sa reconnaissance et de son partage. Les marchés à réderies accumulent la présence d’objets qui posent tous la même question à ceux qui les regarde: à travers sa traversée de l’histoire marquée par l’usure, nous reconnaîtrons-nous dans un objet? Trouverons-nous un objet qui nous “dira quelque chose” , nous rappellera un souvenir? La matérialité des objets, présente sous la forme de l’usure, de reste parfois fantomatique, se propose comme transmission d’une histoire.
Le projet “Objets de réderies, objets de récits” s’est déroulé pendant deux années avec un groupe de femmes réunies dans le cadre d’une action sociale en vue d’apprentissage et d’insertion. Accompagnées par Brigitte Schuffenecker, assistante sociale, nos rencontres se sont déroulées à Ault et à Friville-Escarbotin, communes situées dans le Vimeu, partie à la fois maritime, rurale et artisanale de la Somme. A l’invitation de l’association La Forge, coordonnée par François Mairey, ce projet a été interdisciplinaire. Il a été mené conjointement avec l’écrivain Denis Lachaud, dont les textes “Héritage” et “Ecrit quelque part” encadrent les récits des participantes, ainsi qu’avec l’artiste Marie-Claude Quignon, pour ce qui concerne les réalisations plastiques au crochet. La forme de ce livre doit aussi à une collaboration avec Valérie Debure, Isabelle Jego et Alex Jourdan apportant, sous la bannière du collectif “Nous travaillons ensemble”, leur concours en matière de graphisme.
Lors des ateliers, nous sommes revenus sur le sens et la pratique des marchés à réderies. Il s’agissait pour ces femmes de faire l’expérience d’une “réderie aux souvenirs”, d’une “réderie imaginaire”. Invitées à prendre des images d’objets sur une réderie, elles les ont ensuite décrits et soumis à une première mise en récit. Que voit dans l’objet la personne qui l’a choisi ? Quoi qu' ch'est qu'ein rédeux ? sinon l' geint Qui da l' fond de s' chervell' ratruche.(3)
Lors de notre première rencontre nous avons présenté le thème des réderies en commençant par évoquer l’importance de ces marchés dans la Somme. Nous avons apportés quelques “réderies”, objets trouvés sur des marchés. Une bouteille en verre de conception anglaise, distribuée par les brasseries de Corbie en vue de ravitailler les troupes anglaises pendant la Première Guerre mondiale. Un caisson en plastique fabriqué dans la Somme par les usines Curver. Ces caissons ont été laissés à prix réduits et en grand nombre aux ouvriers de l’Usine au moment de leur licenciement. Ce dédommagement se négocie aujourd’hui sur les marchés à réderies. Le but de cet atelier était d´établir un premier lien entre objets et histoires.
Par la suite, nous avons organisé une réderie aux images. Après s’être fait photographier par une personne de leur choix, chaque participante s’est rendue sur la réderie à la recherche d’objets à prendre en photo. Parmi tous les objets présents sur le marché, elles en ont photographié trois, trois objets qu’elles souhaitaient choisir et saisir – par l’image. Les participantes ont ensuite donné un titre aux photographies. Ce légendage des images s’est poursuivi par une description et une mise en récit de l’objet.
Réderies
Les marchés à réderies sont apparus dans la Somme au cours du XIXe siècle. Le terme réderie désigne un objet usagé au point de n'être presque plus rien ; un objet devenu peu de chose. Utilisé dans la Somme, ce mot est un subrégionalisme d'emploi essentiellement oral. Une réderie se rapporte à la fois à l'objet qui reste et à ce qui reste de l'objet. Il désigne également un animal, parfois un homme, caractérisé par son état chétif. Objet, animal ou homme, il manque à la réderie une part de vitalité. Son être, réduit à la précarité, objecte à la disparition et à la destruction. Ces objets sont mis à part, écartés des lieux de vie et relégués dans les réduits ou les greniers. Après quelque temps, ils peuvent être sortis de leur attente pour être vendus sur ce qu'on appelle les "marchés à réderies" (dits "réderies"). La réderie est un marché aux objets réduits dont l’importance dans la Somme se mesure à son succès. Il se tient plus de 550 réderies par année sur ce territoire. Une des origines de la réderie se rattache à la disparition du dernier occupant d'une maison. Après le partage familial des biens du mort, les objets non voulus, non repris, étaient soumis à un interdit de destruction. Jeter les objets restants, prolongements du corps du défunt, aurait porté atteinte à sa mémoire en préjugeant du sens et de la valeur qu'il leur attachait. La réderie constituait un des moments du travail de deuil. Les objets étaient sortis et déposés devant la demeure du défunt pour être revendus à la communauté villageoise, juge de l'intérêt à leur porter. Le moment de deuil implique de savoir accompagner, selon des règles, ces objets que l’on va céder, quitter.
Ces objets que l'on ne désire plus conserver, même au grenier, qu'il faut vider, revoient le jour lors des réderies. En les sortant et en les exposant, on leur offre une alternative à l'abandon, au débarras sans échange. On remise sur ces marchés ce qui a vécu à nos côtés. Cependant, il ne peut s'agir d'objets d'une intimité que l'on se refuse de déballer en public. De parenté éloignée, l'objet de réderie, passé d'usage, passé de goût, ne doit être ni trop proche, ni trop anonyme. Il ne se distingue pas, il est divers, banal. Ce n'est pas seulement de se trouver perdu parmi une accumulation d'objets qu'il passe inaperçu. C'est en vertu de son caractère commun qu'il a sa place sur la réderie. C'est ainsi qu'il est considéré comme étant possiblement d'intérêt collectif. Pour autant, ce caractère commun n'interdit pas une certaine spécificité qui se figure sous la forme du manque ou du vide. Que contiennent ces objets manquants et vides ? Ils recèlent ce que l'on vend d'eux : la vie comme patine du temps perçu dans leurs ébréchures, leurs fêlures, leur craquelé, leur effacement, comme autant de signatures de l'histoire. Ces signes fournissent aux objets une texture où peut se lire leur histoire. Le peu et l'absence donnent sens à la présence de ces objets, en tant qu'ils consignent l'histoire. Ce type de marché relève d'un commerce relatif aux emballages que l'on rend vide contre remboursement. Le temps de gardiennage a été délégué à un autre. Le prix de la consigne est la récompense d'une conservation. L'objet garde en lui une histoire que l'on vient reprendre. Son rachat est indexé sur leur valeur résiduelle. L'objet résiduel nous réfléchit par son pouvoir de dire l'histoire et l'humanité dont il a été investi et qui demeure, irréductible, comme reste. C'est là que réside la possibilité du témoignage comme preuve d'existence. Par cette souveraineté du vide, l'objet se prête à l'échange.
Ce marché propose une forme d’échange qui se fonde sur une économie domestique assimilable à la vente de restes qu’il s’agit de brader. La vente est ainsi justifiée par un trop-plein d’objets dont la valeur d’usage est proche de la fin, voire atteinte. Dans l’esprit de la réderie, il ne s’agit pas de s’enrichir en vendant mais bien de se débarrasser. D’ailleurs, une des singularités de ce marché tient au mode de transaction qui entoure les objets. Le rapport à l’argent se construit à l’inverse des rapports marchands classiques. Il est de règle de ne pas afficher les prix. La population est laissée libre de les fixer, ouvrant par là un espace de négociation qui nécessite une prise de parole. Le prix est à entendre comme accord sur la transmission de l'objet. On cède l'objet à bas prix entre personnes qui partagent une même connaissance de l'objet. Si, par le truchement de son objet, le vendeur n'est pas reconnu pour son histoire alors il peut exiger un gain financier. L'argent est la contre-partie (le prix à payer) d'un non-partage de l'histoire. De plus, le bon prix est un prix réduit (trois fois rien) indexé sur la réduction (l'usure) de l'objet. De ce point de vue, la professionnalisation croissante des vendeurs, liée à l’augmentation des brocanteurs, est vécue comme une « dérive». Cette transformation signifie la fin de la réderie comme lieu d’échange singulier. La réderie se perd en devenant un marché (voire un magasin, fut-il pittoresque) comme les autres, avec des objets, des prix et des modes de transactions identiques à ceux de la société marchande.
Sur le point de perdre leur valeur d'usage, les objets gagnent une valeur de mémoire. La singularité de ce travail de mémoire tient au fait qu'on y traite la mort de son vivant. On ne se demande pas ce qui reste ou ce qui demeure attaché à l'objet une fois que son propriétaire est mort. Son propriétaire est là, il transmet l'objet de son vivant. La réderie est un marché d'objets presque perdus, de mémoires en sursis dont l'accumulation et l'absence de tri indiquent la confusion. Ce marché permet de trier et juger des collections sauvages, une mémoire non classée. L'histoire n'est pas "objectale", au sens où elle serait seulement écrite dans l'objet. Elle s'écrit d'un village à l'autre, de place en place, de main en main. Les altérations causées par la vie, dont témoigne l'objet résiduel, dévoilent la possibilité de la mort. Le débarras des réderies est une scène de commémoration. On défile devant les objets avant de les choisir et de les rapporter chez soi. Là, ils deviennent des objets-mémoire. La réderie offre à l'objet la possibilité d'un nouveau cycle de vie. Il s'y engage autant une fin (la fonctionnalité de l'objet comme valeur d'usage) qu'une suite (l'histoire comme valeur d'image et de décoration). Désormais l'objet atteste de l'histoire. Par là, il gagne une nouvelle vie d'objet en retraite. Le "séjour" l'accueille à titre de décoration. Il fait salon.
Récits
Pot à lait, soupière, photo d’un chanteur, bouteilles de verre, lampe à pétrole, gramophone, lessiveuse, poupée, bouilloire. L’image d’un cheval de ferme. Un cheval de peine. Ces objets n’appartiennent pas à la famille de ceux que l’on élève à la dignité muséale. Ils rappellent l’histoire de gens dont on ne raconte pas souvent l’histoire. Des objets et des gens sans musées. Les « gens de peu » peinent eux-mêmes à se raconter, « les gens de peu laissent peu de traces » pour reprendre les mots de Georges Hivernaud(4). C’est pourtant ce que font ici Dominique, Geneviève, Jocelyne, Maria, Marie-Françoise, Marie-Reinette, Marilyne, Martine, Micheline, Nouara, Sylvie et Sadia. Elles racontent leurs histoires par le détour d’un objet choisi au cours de la réderie de Friville en avril 2004. L’objet élu figure dans leur mémoire. Sur la réderie, ces femmes sont allées chercher une part de leur histoire à travers un objet ordinaire.
Avant de s'appliquer aux objets, le mot réderie désignait l'état d'âme d'une personne. Son origine provient de réder, apparu vers la fin du XIIe siècle, au sens de "rêver, c'est-à-dire faire un songe, être le jouet d'une vision nocturne, parce que les objets que nous avions vus nettement le jour reviennent la nuit confus et mélangés dans notre sens intime"(5). La réderie est un déliramentum, un songe, une rêverie. Une chose qui fait rêver.
 (1) Igor Kopytoff, “The cultural biography of things: commoditization as process”, in The social life of things, A. Appadurai (ed.), pp. 64-91. (2) Voir nos articles « Objets de peu. Les marchés à réderies dans la Somme », L’Homme, 170, 2004, pp. 117-138 et "Les marchés de la mémoire : grande braderie de Lille et vide-greniers", Urbanisme, 331, 2003, pp. 67-68, dont certaines des idées sont ici reprises et développées. (3) “Qu'est-ce qu'un rédeux ? sinon celui qui creuse dans le fond de sa cervelle“, « Conférences des Rosati Picards », 1904, p . 13 (notre traduction). "Rédeux" désigne les participants, acheteurs comme vendeurs, aux marchés à réderies. (4) Georges Hivernaud, Lettre anonyme, Paris, La Dilettante, 2002, p. 206. (5) Frédéric Godefroy, Dictionnaire de l'ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, Genève-Paris, Slatkine, 1982 (1er éd. Paris 1891-1902).
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