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Et le travail ? 2004...



... quel lieu !, C Baticle

par Christophe Baticle
Travailleur intellectuel, faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie, en anthropologie et en sciences de l’éducation, Université de Picardie Jules Verne, Amiens.

Un lieu… quel lieu !

    Rappelons d’abord la démarche adoptée avant de développer : à la question « Qu’est-ce qu’un sociologue peut apporter aux salariés du Relais de L’Etoile ? », sachant qu’il ne saurait être question de produire des textes théoriques, sans toutefois renoncer à s’assumer comme un « travailleur intellectuel », la réponse proposée est de livrer une part des coulisses du travail qui préfigure toute investigation en sciences sociales, à savoir le questionnement, les doutes, le retour constant sur des énigmes non solutionnées etc. En quelque sorte, il s’agit d’opter pour une forme de réciprocité, puisque ce sont aussi les parts invisibles du labeur qu’on nous offre au regard en acceptant que s’ouvrent les portes de l’usine des « Moulins Bleus ».

    C’est en effet sous l’appellation du quartier qu’est connu le complexe naguère industriel qui longe le cours du fleuve Somme. D’ailleurs, l’ensemble du secteur est comme marqué par l’empreinte de cette manière qu’avait le paternalisme d’associer l’habitat à la production. Ainsi, la rue qui mène à l’entreprise est entièrement teintée par la couleur rouge foncée de la brique qui a servi à construire la cité ouvrière, très proche dans sa physionomie des corons miniers du Nord-Pas-de-Calais. A l’entrée de cet axe de communication, surplombant l’ensemble du bâti qui s’aligne jusqu’au chemin de halage, une maison se distingue particulièrement du fait de sa taille et de son allure. Il ne s’agit certes pas d’une maison de « maître », mais son toit mansardé en ardoise, ses chiens assis et son allure tranchent avec la tuile des petits logements ouvriers, leur petitesse et l’uniformité qui les caractérise. C’est l’ancienne résidence du contremaître qui se voyait chargé en quelque sorte de surveiller le temps hors travail des anciens Saints-Frères.

 
En arrivant de Flixecourt, la maison du contremaître, à l’entrée des Moulins Bleus ». Photo Christophe Baticle, 21 octobre 2008.

Lorsqu’on se trouve à cet emplacement, en constatant la pente très progressive qui fait glisser le regard au loin jusqu’à la défunte fabrique de tissage, on imagine qu’un Jérémy Bentham(1) est passé par là, mettant en pratique ses principes architecturaux. Ce dernier avait imaginé un véritable système de surveillance à partir d’une habile disposition des lieux, qui amenait un nombre très restreint de surveillants à voir un effectif considérable de petits compartiments, et ce sans pouvoir être vus de leur côté. Il suffisait par exemple pour cela de disposer une tour au centre d’un vaste bâtiment circulaire contenant une succession de cellules, toutes ouvertes en direction de la tour. Dans cette dernière, des meurtrières placées à la hauteur des étages rendaient l’observation tellement intrusive que rien de ce qui se passait dans chacune des cellules ne pouvait échapper à cet « œil du pouvoir », selon l’expression de Michel Foucault. On devine que le système carcéral s’est très rapidement emparé de cette invention qui permettait une surveillance économe et d’une efficacité redoutable (2). En effet, le principe fondamental ici consistait à remplacer la contrainte par l’auto censure. Toujours susceptible d’être découvert en « faute », le prisonnier était incité à se fixer lui-même les interdits attendus. C’est du moins tout l’espoir des concepteurs qui espérèrent ainsi substituer la mise en visibilité à la recherche du comportement déviant, donc à limiter les châtiments. En quelque sorte, derrière « les meilleures intentions du monde » se dissimulait un voyeurisme oppressant. C’est ce que l’on a appelé le « panoptique ».


Plan du “Panopticon” par Jérémy Bentham, 1791
(source wikipédia).




Schéma représentant le principe du panoptique
(source wikipédia).


Or, même si le contremaître placé à l’entrée du coron de L’Etoile ne pouvait pas pénétrer du regard la vie domestique des ouvriers, la seule observation de la rue rendait sa présence terriblement contraignante pour les habitants. De ce fait, bien avant que le « père » d’un courant sociologique très français, Emile Durkheim, ne fasse de la notion de « contrôle social » un concept (3) à succès, d’une certaine façon les tenants du paternalisme avaient commencé à l’expérimenter au travers de leurs constructions : des sites mêlant surveillance et assistance. « Certes », se risquerait-on de conclure, mais désormais la réalité doit avoir changé radicalement. Plus de contremaître au sommet de la rue, moins de gamins jouant au milieu de la chaussée désormais dévolue à l’automobile et surtout plus de lien aussi étroit et massif entre la résidence aux Moulins Bleus et l’emploi en bas de l’artère. Un habitant particulièrement avisé et vivant là depuis plusieurs décennies, témoigne d’ailleurs de cette transformation lorsqu’il remarque « On ne se connaît plus. C’est "bonjour-bonsoir". On sait parfois que le voisin travaille parce qu’il part en voiture le matin et qu’il revient le soir à horaires fixes ; mais c’est tout. »
   Pourtant, on serait tenté d’accorder du crédit à la persistance de cette organisation de la vie quotidienne jusque dans ses moindres détails lorsqu’on fait le décompte des institutions qui composaient le réseau des œuvres sociales et familiales du groupe Saint-Frères à son apogée : société de logements certes, mais encore jardins qui étaient destinés à réduire le coût du travail via une part d’auto production vivrière, transport par voies fluviales et routières jusqu’aux lieux de production, service médical, crèches, centres aérés, colonies de vacances, une série de coopératives (« la prévoyance », qui à sa seule appellation semble tout un programme), des centres d’éducation physique, des terrains de football avec les clubs qui les accompagnaient, des bibliothèques d’usine, des écoles et la maternité déjà évoquée, entre autres…
   Ici, le sociologue se sent comme un poisson dans l’eau. A l’évidence, encadrement social des travailleurs et cadrage physique de la vie sociale devaient se répondre pour aboutir à la docilité des employés de ce véritable système. Mais certains chercheurs ont justement montré que dans une telle organisation, même bien rodée, les résistances au quotidien ont persistés (4). Certes, elles prenaient un tour parfois aussi oppressant que la pression patronale à laquelle elle s’affrontait, et lorsque le leader syndical de l’atelier se hissait sur sa machine, un seul geste suffisait pour que d’un seul coup tous les moteurs s’interrompent pour entamer un temps de lutte. Lutte collective qui transcendait et obligeait les distorsions individuelles qui auraient pu alors avoir l’intention de faire dissension, selon le même fonctionnement unanimiste que la répression patronale qui s’abattait sur le moindre signe de velléité à l’égard de la norme Saint-Frères.

    Tout un courant de pensée, et plus encore une branche de la discipline sociologique, s’attache d’ailleurs à cette démonstration du contrôle par l’agencement des lieux : une sorte de topologie des moyens physiques, pour modeler les comportements à partir du conditionnement des mouvements. Cette « sociologie de l’espace », née du rapprochement avec la géographie, a encore sa revue, « Espaces et sociétés », des enseignements et forme parfois le socle de départements universitaires. C’est dire si en étudiant un site comme celui de L’Etoile, on plonge dans un univers qui fournit une matière rêvée pour le chercheur.
    Mais très rapidement, l’analyse sociologique des territoires s’est distanciée d’une vision simpliste qui ferait de l’espace un simple instrument réceptacle des intentions de ses aménageurs. On tira vite les conclusions d’une efficacité toute relative des dispositifs les plus poussés dans leur réflexion. Il ne suffit pas de créer une forme pour obtenir mécaniquement les comportements attendus, loin s’en faut. Certes, l’espace n’est pas une dimension neutre, au contraire. Elle influe sur les attitudes et les manières de penser la relation à l’autre. Pour illustration, le bureau du « maître », longtemps placé sur une estrade qui lui permettait de dominer son public d’élèves, a été interprété comme un schéma spatialisé de la domination. Mais plutôt que de penser le dispositif comme un cadre suffisant, les auteurs ont très vite interprété l’espace aménagé en tant que trame de la socialisation. On entend par ce terme toutes les expériences humaines qui permettent d’intégrer, jusqu’à incorporer, les manières d’être, de vivre et de penser d’une société, d’un groupe, d’un territoire. Mais justement, en devenant territoire, l’espace est approprié par les agents sociaux qui y vivent, et en le faisant leur, ils en font autre chose qu’un moule dans lequel ils accepteraient de se caler. Si le territoire est une production (5), son statut est double : à la fois matrice sociale et lieu d’invention (6) de nouveaux usages, donc de nouvelles relations non imaginées au départ. Sylvia Faure (7) montre ainsi que dans les cités périurbaines dites « banlieues », les plus jeunes apprennent tout autant qu’ils engendrent une différenciation entre sexes au travers des différents endroits qu’ils fréquentent. « Dis moi quels lieux tu occupes et je te dirais qui tu es », bien entendu, mais aussi création de l’identité sociale à partir des espaces fréquentés et des rapports sociaux qui s’y nouent.
En résumé de ces remarques un peu abstraites, relevons l’idée qu’un espace, aussi bien pensé soit-il, échappe toujours en grande partie aux projections recherchées par leurs bâtisseurs.

    Conséquence pratique de ce qui précède, si les constructions du paternalisme du Val de Nièvre sont toujours là, en revanche tout ce qui en faisait sa substance socio-économique a disparu. A contrario, Le Relais, émanation des Compagnons d’Emmaüs, peut difficilement être interprété dans le droit fil de cette tradition d’enfermement. Ce que la société cherche à promouvoir, c’est plutôt la prise d’initiative des salariés et ce qu’elle déplore c’est le sentiment de « méfiance » dont ces derniers peuvent parfois donner l’impression.
    On en arrive par là même au cœur de notre questionnement : comment expliquer alors cette image de résignation, voire de renoncement qui déteint sur la vallée. Quels que soient les informateurs « autorisés » vers lesquels on se tourne, il semble bien que le constat soit identique à quelques nuances près : enkystement dans l’espace local, sous qualification, chômage endémique, déficit culturel, analphabétisme, immobilisme (y compris dans l’environnement immédiat de la capitale régionale), s’en suivant les habituelles pathologies sociales, dans un contexte déjà difficile en matière de santé. A cela s’ajoute le niveau de revenu, les activités industrielles encore présentes ne proposant que des salaires en correspondance avec le niveau des qualifications.

    Pour bien préciser la teneur de cette très succincte réflexion, précisons clairement qu’il n’entre pas ici dans notre projet de discuter la véracité de ces verdicts, mais simplement de questionner leur niveau de véracité aujourd’hui, plus de trente ans après la fermeture de Saint-Frères L’Etoile. N’y a-t-il dans la généralité de ce propos un effet de sentence ? Car on trouve, y compris dans les travaux universitaires, des conclusions parfois taillées dans le vif, comme ces passages d’un mémoire de fin d’études.

« Une mentalité d’assistés
Si le paternalisme a renforcé les liens de solidarité entre les membres de la "grande famille", il a aussi forgé une mentalité d’assistés, puissant facteur d’inertie. Le système était si bien huilé que la population s’en contentait. Aujourd’hui elle recherche le même type d’assistance à travers l’Etat par l’intermédiaire des caisses de chômage, de la sécurité sociale etc. et les responsables d’associations diverses qui prennent finalement la place de Messieurs Saint.
A un système patronal se substitue un système d’assistance administrative, mais le résultat est identique, la population remet son destin entre les mains de décideurs ; ceux qu’on a élus parce qu’ils s’occupent de gérer les problèmes (…) » (8)

    Si un mémoire ne saurait résumer la recherche à l’université, néanmoins reconnaissons que ce genre d’allégations, parfois édulcorées, rencontre l’assentiment général des spécialistes. Pour un sociologue, placé dans une posture plutôt déterministe, nourri à l’école bourdieusienne pendant sa formation, avouons encore que c’est là pain béni. Mais faudrait-il considérer que la messe est dite une fois pour toute ou au contraire résister à ces sirènes tellement tentantes, mais peut-être trop rassurantes.
    Cette question nous paraît essentielle concernant une vallée à ce point stigmatisée pour son héritage paternaliste. L’enjeu ici consiste à s’autoriser la suspicion dans la mesure où la pauvreté financière ne peut pas être corrélée aussi facilement à une « pauvreté » culturelle, sauf à considérer la culture bourgeoise dominante comme l’alpha et l’oméga de toute culture. Au contraire, dans sa « culture du pauvre », Richard Hoggart montre combien nos regards sociaux d’experts est maladroite à repérer comme culturelles des activités, des manières d’être et de faire pourtant bien expressives d’une culture (9). De plus, la conviction de trouver là un terrain symptomatique de ce qu’on est venu y chercher peut aboutir à fausser le regard en sélectionnant plus ou moins consciemment les éléments entrant dans le cadre d’analyse.
    Rien ne dit pour autant qu’il faille aller systématiquement à contresens des travaux antérieurs, ni même qu’une piste contraire pourra être ouverte, mais au minimum doit-on poser la question de l’antithèse.


(1) Cf. Le panoptique. Précédé de l’œil du pouvoir (entretien avec Michel Foucault), postface de Michelle Perrot : « L’inspecteur Bentham », Paris : Pierre Belfond, 1977, collection « L’échappée ».
(2) En France la prison de La Roquette à Paris en est un bon exemple. 
(3) Cf. Les règles de la méthode sociologique, première parution en 1895.
(4) C’est ce que montre en particulier Mélanie Roussel : doctorat de sociologie historique en cours, Université de Picardie Jules Verne, Amiens.
(5) Cf. Henri Lefebvre : La production de l’espace, Paris : Anthropos, 2000 (quatrième édition) [1974] ,collection « Librairie de l’architecture et de la ville ».
(6) Cf. Sylvia Ostrowetsky : L’imaginaire bâtisseur. Les villes nouvelles françaises, Paris : Librairie des Méridiens, 1983, collection « Sociologie des formes ». L’auteur fut très longtemps professeur en sociologie à l’Université de Picardie Jules Verne.
(7)  « Les espaces de socialisation. Garçons et filles d’un quartier HLM », in www.lrdb.fr. Article mis en ligne en septembre 2008. « L’"espace social", nous explique la sociologue, n’est pas une métaphore, ce n’est pas non plus un contenant neutre et indifférencié qui accueillerait des individus aux qualités naturelles déjà déterminées, c’est un facteur bien réel et efficace de socialisation qui peut produire, le cas échéant, de l’inégalité et de l’injustice. »
(8)  Passage tiré d’un mémoire de DUFA (Diplôme Universitaire de Formation d’Adultes), UPJV-DEP, 1991.
(9) Cf. La culture du pauvre, Paris : éditions de Minuits, 2004 [1957 pour la première parution en anglais], collection « Le sens commun ».
 








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