- 2008-2010, à L'Étoile, Somme
- 2009, à Koudougou, Burkina Faso
- 2008-2009, aux Malmaisons, Paris
- En Thiérache du centre, Aisne
- La lettre "Et le Travail ?"
- 2005-2008, premières étapes
- Avant, en 2004, à Belfort
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Le Lieu, C. Baticle
par Christophe Baticle Travailleur intellectuel, faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie et en anthropologie, Université de Picardie Jules Verne, Amiens
Un espace « glocal » dans la Vallée de la Nièvre –Somme-
Deuxième questionnement, le lieu : base ici de la rencontre. Rencontre pour ne pas dire « enquête », un terme inapproprié et surtout mal compris. A l’université, nous conseillons souvent d’éviter un mot ô combien connoté : l’enquête apparaît comme le domaine d’investigation de la police et de la gendarmerie. Peu adapté également dans la mesure où il ne saurait être question de mener une expertise scientifique en « bonne et due forme ». Pourtant, les salariés du Relais de l’Étoile mériteraient amplement une étude sociologique à n’en pas douter, mais le principe de l’objectivation des faits sociaux manquerait en partie l’objectif du collectif qui vise à une co-création.« Salarié », encore une formule neutre et généralisante, car la réalité vue, c’est surtout celle d’un monde ouvrier qui gagne sa vie à la force du poignet. Le poignet des femmes qui trient les vêtements sur le tapis déroulant où les « craqueurs » les ont déposés après avoir ouvert les sacs de collecte. Le poignet qui constitue les balles et les poussent dans les presses pour les compacter, afin qu’ils tiennent le moins de place possible dans les camions qui les achemineront jusqu’au porte-conteneurs, à destination ensuite d’un pays d’Afrique où ils trouveront une nouvelle vie. Le poigné encore qui pousse les tombereaux (« paniers »), qui relèvent les transpalettes, qui manipule les chariots élévateurs. S’il fallait imaginer un logo expressif pour Le Relais, cette partie du corps pourrait prétendre à en dire long sur le travail ici, avec le coup d’œil, indispensable pour éviter les bévues : jeter un foulard Hermès dans la benne à tout-venant par exemple. Hasard de la toponymie, une étoile est une forme parlante pour ce qui se révèle une véritable plaque tournante du vêtement : produit ici, porté là, recyclé là-bas.
Car une des particularités frappantes de cette plate-forme de tri dans la Vallée de la Nièvre, c’est justement ce paradoxe des temps post-modernes : on décrit la région comme plutôt stable au niveau de sa population, rivée à son territoire, mais la matière du travail arrive de toute la France pour repartir vers le monde entier. En tout cas sa partie la plus miséreuse des pays qu’on nomme pudiquement le « Tiers-monde », jusqu’à Madagascar aux antipodes, l’un des Etats parmi les plus miséreux du globe. De l’ouest amiénois à la campagne malgache, quel voyage pour des bouts de tissus dont la matière a pu être tirée parfois des chèvres du Cachemire. C’est probablement là la seconde confrontation des contraires qu’offre le site de l’Etoile en tissant ses liens entre le local enkysté et la globalisation. A regarder les meules de ballots de vêtements qui meublent les immenses « granges » en charpentes métalliques des anciennes fabriques de textile qui existèrent là, on ne peut s’empêcher de penser à nos gestes annuels, lors du grand « ménage de printemps », quand nous vidons nos armoires de ce que nous y avons amassé des mois durant : par exemple ce blouson produit dans une étuve d’Asie du Sud-Est qui avait attiré notre choix pour sa chaleur réputée « polaire », parce que fait à partir du recyclage de nos bouteilles en plastique. Il ne manquerait plus que, pour étancher sa soif dans la chaleur des machines, le travailleur asiatique ait bu de l’eau minérale des Alpes à partir des mêmes bonbonnes. Mais laissons ça ces illusions, les circuits économiques ne sont pas si circulaires entre riches et pauvres. Le libre-échange promeut la circulation des marchandises pour une demande solvable. Car au final c’est bien de ça dont il s’agit, d’un échange très inégal entre ceux qui jettent et ceux qui rachètent pour une poignée de francs CFA le vieilli, le défraîchi, le sali, voire pire, le simplement démodé. Entre les uns et les autres, des « gens de peu » eux aussi, comme les appelait avec beaucoup de respect Pierre Sansot (1), soit des personnes modestes par leur surface sociale, mais souvent enrichissantes, parce que la philosophie dont elles font souvent preuve pour se donner de la dignité, nous oblige à reconsidérer la hiérarchie de nos valeurs. Ces reclycleurs là nous donnent le moyen de jeter en paix sans avoir à nous poser la question du gâchis. Plus, ils offrent la possibilité d’une bonne action qui débarrasse d’un fil à la patte, mais en définitive ce sont eux qui créent la richesse, car sans leur travail le vêtement même jamais porté ne vaut plus rien. Est-ce là une niche économique qui a trouvé une faille pour échapper au système dominant qui veut que « Je suis parce que j’achète » ? Certes pas, Le Relais se trouve inséré dans un faisceau de transactions mondiales qui s’alimente de marchés tous azimuts. Lorsque les uns produisent, les autres consomment, alors pourquoi ne pas imaginer que ce que les seconds rejettent comme devenu inutile, désuet, hideux, les premiers le réutilisent en seconde main. Ainsi en va-t-il du capitalisme contemporain : rien ne perd, y compris les miettes.
En ce sens, et c’est ce que nous voudrions d’abord faire toucher du doigt aux ouvriers du Relais, L’Etoile est au moins aussi intéressant à questionner que les sites qui attirent à eux toutes les analyses : de Boulogne-Billancourt pour l’ancienne citadelle ouvrière Renault aux centres d’appels du télémarketing contemporain. Leur travail participe pleinement de l’espace-monde (2) . Là où il se réalise, même s’il s’agit d’un village qui veut s’inscrire dans une « tradition » industrielle vieille d’un siècle au moins, la réalité hors les murs nous renvoie à la globalisation. C’est d’ailleurs là que se trouve la filiation historique, puisque l’empire Saint-Frères, qui avait repris les bâtiments, était le leader mondial du sac d’emballage à usage agricole. Le fait de prendre pour matière première un produit disqualifié, parce déjà porté, n’y change rien. Si en pensant vêtements usagés on pourrait être tenté de rapprocher le recyclage de l’activité des éboueurs, en fait elle est presque contraire puisqu’elle consiste non pas à dépenser du travail pour faire disparaître les déchets de la consommation, mais à allonger le circuit de la consommation pour ici fournir du travail. A ce titre, l’habit y est traité selon sa valeur marchande : du haut du pavé qui échoit dans les magasins du réseau revendant comme tel les meilleurs articles, jusqu’au « mêlé », qui tient dans ce qui n’a pu être retenu dans les autres catégories de textiles et qui correspond à ce qui tombe en fin de tapis dans un dernier chariot, trié par défaut. De ce fait, même dans un lieu qui cherche à ne rien perdre, il subsiste une part de résidus plus difficile à écouler, de moindre valeur également. Maintenant, les menaces qui pèsent sur la qualité de notre environnement ont quelque peu changé la donne, et depuis que l’impératif est devenu réduction des effets nocifs de la production-consommation, on n’a cessé de faire preuve d’ingéniosité dans l’économie des moyens. Y compris au Relais, pourtant placé d’entrée de jeu dans les objectifs du développement dit « durable », le recyclage participe à ce mouvement de réduction des coûts pour la nature (3). Ainsi, les textiles les plus conservateurs de la chaleur sont réorientés dans une filière qui les utilisent pour remplacer les laines de verre et de roche de nos habitats. On n’en a pas fini avec le vieux tricot de grand-mère… En avance sur son temps Le Relais ? Quoiqu’il en soit, la démarche intéresse jusqu’aux strates les plus dirigeantes de la société. Pour exemple, cet « appel à manifestation d’intérêt » sur le thème « Déchets et société », lancé récemment par l’ADEME (4).
En ce sens également, L’Etoile est un lieu qu’on peut qualifier de « glocal » (5), c’est-à-dire un local directement intégré dans le global, d’emblée pensable comme interconnecté avec le planétaire et ses nouveaux enjeux. L’environnement en est un, mais la culture du lieu subsiste. Ainsi, il faut parfois tenir compte de certaines caractéristiques culturelles des pays d’accueil, comme en Inde où un interdit législatif empêche de réutiliser les vêtements en tant que tels. Il faut donc les mutiler afin de les exporter en direction des entreprises indoues de retissage. Décidément, l’humanité entière est bien présente à L’Etoile, et lorsqu’un « bout de chiffon » étiqueté Hermès aboutit dans un bidonville de Tananarive, il a pu faire son tour du monde en faisant une halte dans la Vallée de la Nièvre.
Le dernier chariot, en bout de ligne de tri. Photo Christophe Baticle, 21 octobre 2008.

(1) Les Gens de peu, Paris : PUF, 2002 (nouvelle édition), « Quadrige ». « L'auteur décrit une catégorie sociale de personnes caractérisées par un mélange de modestie et de fierté, partageant un goût commun pour les "bonheurs simples" ». (2) C’est en particulier l’approche développée par Michel Marié dans « Penser le local comme lieu de l’universel », notes de lecture sur l’ouvrage dirigé par Jean-Pierre Deffontaines et Jean-Pierre Prod’homme : Territoires et acteurs du développement local. De nouveaux lieux de démocratie, éditions de l’Aube, 2001, in Ethnologie française, « Territoires en question », tome XXXIV, janvier-mars 2004-1, pages 157 à 160. (3) La dite « taxe Emmaüs » verra peut-être le jour dans cette perspective de retraitement des textiles. Il s’agirait d’une contribution de 1 centime par kg au profit de la filière, avec en contrepartie un triple engagement de la part des bénéficiaires : 1) en direction de l’emploi d’insertion (à hauteur d’au moins 70%) 2) pour recycler au moins 60% des arrivages et 3) en s’interdisant toute délocalisation. (4) Agence de l’Environnement et la Maîtrise de l’Energie. (5) Cf. Sylvie Brunel : A qui profite le développement durable ?, Paris : Larousse, 2008.
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