| La Forge | HABITER ? 2010... | Et le travail ? 2004... | Usine à l'œuvre 2007 | Objets de réderie 2004/07 | Quelle vie 2000/02 | Mille et un bocaux 1995/2002 | Autres... | Bazar
La Forge HABITER ? 2010... Et le travail ? 2004... Usine à l'œuvre 2007 Objets de réderie 2004/07 Quelle vie 2000/02 Mille et un bocaux 1995/2002 Autres... Bazar


Et le travail ? 2004...



Gêne... Christophe Baticle

Chronique de Christophe Baticle, travailleur intellectuel, faisant fonction d’enseignant-chercheur en sociologie et en anthropologie à l'Université de Picardie Jules Verne d'Amiens

Gêne…

« Survivre à l’inondation. Pour une ethnologie de la catastrophe »(1), c’est l’intitulé de l’ouvrage publié par Julien Langumier et qu’il présentait le 14 novembre dernier, lors du colloque de l’Association des ruralistes français à Lyon(2). Dans ce texte issu de son doctorat, l’auteur étudie les conséquences des inondations de 1999, dans un village de l’Aude, sur le plan des rapports entre groupes sociaux. Jusque là, rien de bien nouveau sous le soleil de l’ethnologie, si ce n’est qu’on dénombra cinq morts dans cette commune sinistrée à plus de 80%. Pire peut-être encore, si c’est possible, aux élections municipales qui suivirent, en 2001, les néo-ruraux dont le quartier fut le principal affecté par les calamités du fleuve, perdirent la consultation… à cinq voix près, leur faisant dire qu’il leur avait manqué les cinq noyés.   

Le rapport avec ce qui nous occupe ici, à savoir les travailleurs de l’usine du Relais à l’Etoile, petite localité sur les berges de la Somme ? La réponse pourrait se résumer en un mot : la restitution. En effet, les chercheurs en sciences sociales s’interrogent de plus en plus souvent sur cet aspect de leur travail : devons-nous (?) et si oui comment restituer les résultats de nos investigations à celles et ceux qui en ont été les principaux « objets » ? Ce dernier terme est lui aussi tiré des manuels de sociologie. L’objet, c’est l’objet d’étude, mais en arrière plan se trouvent des sujets, et des personnes. Ces dernières ont-elles un droit d’accès à la production scientifique ? Voire plus, peuvent-elles obtenir une explication quant aux options retenues, hypothèses posées, méthodes adoptées et sélections opérées ? Allons encore plus avant : sont-elles habilitées à discuter les résultats produits ? Nous pourrions aller jusqu’à la question des implicites de la recherche : un intellectuel n’a-t-il pas aussi ses propres a priori, pour ne pas dire ses présupposés idéologiques ? Parlons franc : même si nous cherchons à nous situer dans l’objectivité stricte, nous sommes aussi des individus, avec nos faiblesses et nos manques. C’est en ce sens qu’on ne dit jamais « collecter des données », mais les « produire », comme un photographe « fait » un cliché, davantage qu’il le « prend ». Quand il est venu faire son travail d’ethnologue devant un parterre de « collègues » à Lyon, Sébastien Langumier laissait échapper qu’il était bien davantage intimidé de présenter son travail, quelques jours plus tard, aux habitants de son « terrain ».

Voici la raison pour laquelle j’ai probablement autant tardé à rendre mon premier texte à l’association La Forge, alors qu’en définitive la « demande » restait fort libre, voire « facile ». On m’a invité à venir voir, à entendre, sentir et ressentir le « terrain », pour en donner une sensation sans contrainte, en tant que « sociologue »… bref scientifique. Mais la liberté n’est pas un exercice facile : premier point commun avec les ouvriers, les employés et toutes ces « petites gens » à qui il est aisé de reprocher leur « manque d’initiative ». En face, « nous », des gens qui vivons de nos « œuvres » : textes, productions artistiques, analyses… « Nous » est arrivé un petit matin brumeux de l’automne, dans cette vallée de la Nièvre que je connais moins que celles de la Somme ou de l’Authie, où j’ai travaillé sur les chasseurs et le dispositif européen Natura 2000. Pourtant, bizarrement j’avais l’impression de la connaître par cœur cette microrégion industrielle autour de Flixecourt. Premier indice qui aurait dû m’inviter à la prudence : on ne connaît pas vraiment un site sur lequel on est principalement « passé ». Sauf qu’en ce qui concerne la Nièvre et ses villages environnants la réputation précède la découverte. Ce n’est pourtant pas tant qu’une bibliothèque de publications leur ait été consacrée. Bien sûr on a écrit sur l’implantation ancienne de l’industrie textile dans le secteur ; des étudiants de chez « nous » sont allés réaliser leur terrain de mémoire sur cette histoire et ses conséquences contemporaines. Mais c’est autre chose qui génère cette connaissance presque intime de la Nièvre pour nous autres « intellectuels » venus d’Amiens : une sorte d’idéal-type de région figée dans Les temps modernes de Charlie Chaplin. C’est triste à dire, mais Flixecourt résonne à nos oreilles comme la confirmation qu’il y aurait là un « lieu », où la réalité rejoindrait les descriptions sociologiques des historiens sur le monde industriel. Un lieu vécu par des individus quand il n’est que matière à réflexions, parfois spéculatives, pour les « penseurs ». Pour notre défense, il faut bien convenir que ce haut-lieu du paternalisme oblige à poser un regard nécessairement orienté par cette histoire douloureuse et pourtant parfois elle aussi idéalisée par ceux qui l’ont vécue. La vallée de la Nièvre subsiste dans les mémoires comme l’univers dans lequel on naissait et on mourrait Saint-Frères. L’expression est peut-être exagérée, mais elle s’est imprimée dans nos esprits de chercheurs en sciences sociales.

Pas étonnant au final qu’en ce petit matin blafard, autour du café qui nous est offert par un ouvrier accueillant, un autre de ses collègues nous ait prévenu : « Moi si c’est pour parler de passé, ça m’intéresse pas. » L’avertissement avait le mérite d’être clair : cessez de nous renvoyer à notre histoire, qu’elle soit récente ou plus ancienne. Au risque de choquer, je crois que ce coup de semonce avait pour fonction, moins de couper court à cette évocation du passé, que de poser des marques explicites quant à ce qu’il ne fallait pas attendre. On acceptait dans cette entreprise relevant d’Emmaüs de nous faire une petite place, esprit d’ouverture prôné par l’abbé Pierre oblige, mais certes pas pour singer on ne sait quelle idéalisation du monde ouvrier. En elle-même, cette seule information valait la peine d’avoir ressenti ce malaise des observateurs qui s’invitent à la pause sans avoir été véritablement invités.

Les tables avaient été disposées en un vaste « U » destiné à la disposition de la trentaine d’employés de l’usine, quand deux autres, sur la partie ouverte du « U », visaient nécessairement à nous placer en vis-à-vis. C’était une installation fonctionnelle pour une présentation prise de contact, mais d’entrée de jeu les choses étaient claires : pour un enseignant aucun risque de se sentir dépaysé. Nous nous sentions un peu « maîtres » même si chacun de nous s’en défendait probablement. Le responsable de la production sur le site était également là, sur le côté, légèrement en retrait à nos côtés et debout. Probablement que lui non plus n’avait pas réfléchi plus que nous à sa posture. C’était à lui que nous devions notre présence, fait suffisamment rare pour être relevé comme précieux, dans l’enceinte d’une unité de production. Son adjointe n’était pas très loin de lui, assise quant à elle en bout de table. Cette scène n°1 montrait suffisamment que les règles du jeu social étaient respectées : ensemble, mais à notre « place ».

Mais qu’étais-je venu faire ici ? Avec beaucoup d’honnêteté François n’avait pas omis de préciser que nous étions payés. Je l’en remerciais en silence tout en m’interrogeant, un peu angoissé, sur ce que notre auditoire discipliné en retiendrait. Parce qu’en supplément on nous rémunérait pour venir jouer les « voyeurs » ?! Et pourquoi pas le reconnaître sans ambages : j’étais là un peu pour ça… aussi. La fac, c’est plutôt mal payé quand on est chercheur sur contrat à la petite semaine. On m’avait parlé d’un travail peu harassant et très intéressant. Curieux de vivre une expérience originale, j’avais accepté en pensant que cela mettrait un peu de « beurre dans les épinards. » Second très mauvais calcul : la difficulté réside dans la facilité. Le principe structurant du collectif d’artistes et d’écrivains réunis par La Forge, c’est d’organiser un échange producteur de regards croisés. Mais soyons direct, qu’est-ce qu’un « jeune » sociologue, comme on appelle les précaires universitaires, avait-il à apporter à ces individus gagnant leur croûte dans une entreprise de tri des vêtements que nous jetons à la benne parce qu’ils sont trop vieux, plus assez frais, démodés, vieillots ? Les ouvriers du Relais savaient-ils seulement qu’il y a des hiérarchies chez « nous », de la même façon que chez eux ? Etait-ce possible de leur dire sans risquer de créer une drôle de situation, où l’intellectuel descendrait à la fois de sa « chaire » pour relativiser sa position, tout en prenant le risque de se voir totalement illégitime à produire un savoir.

Henri-Pierre Jeudy, un sociologue tout ce qu’il y a de plus reconnu, a publié récemment « Un sociologue à la dérive »(3), dans lequel il raconte son choix pour une sociologie décalée, hors de l’académisme rassurant. Aussi, en me demandant ce que je pourrais bien « apporter » aux ouvriers du Relais de l’Etoile, je me dis que c’est peut-être encore ces arrières cuisine et ces questionnements qui pourraient constituer la moins mauvaise contribution, afin de ne pas rabâcher ce qui a été écrit tant de fois. Je me propose ainsi de fournir ici quelques éléments de « journal d’enquête », lié à cette rencontre avec la vallée de la Nièvre. Non pas tant la « vérité vraie » de ce que l’on a au fond de la tête et qui nous est parfois inaccessible à nous-même, mais au moins une partie de nos doutes dans l’élaboration de nos hypothèses sociologiques. Ce faisant, je dois reconnaître que d’une certaines façon je mets les ouvriers de l’Etoile à contribution en faisant d’eux une aide à la réflexivité. Grâce à eux, peut-être est-ce que j’y verrai un peu plus clair dans la façon obscure de produire du savoir, si de savoir il s’agit bien entendu, mais de ça c’est eux qui jugeront.
Je commencerais donc par remercier des gens qui n’ont rien demandé, mais qui peuvent m’être d’un précieux secours en m’offrant un miroir de ma tentative de travail. Un programme paradoxal, pour une rencontre qui ne l’est pas moins…

_________________________________

(1) Lyon : ENS lettres et sciences humaines éditions, octobre 2008, collection Sociétés, espaces, temps.
(2) « Ruralités européennes contemporaines : diversité et relations sociales », colloque international organisé par le Laboratoire d’études rurales, Jean-Luc Mayaud, université Lyon 2.
(3) Sous titré « Chronique d’un village », Sens & Tonka, 2006, collection 11/vingt








développement // POLYGUN Graphisme // Nous Travaillons Ensemble

.