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Et le travail ? 2004...



8 tonnes 909, Denis Lachaud


Il est huit heures, Olivier, craqueur, ouvre la première benne.

Sac poubelle, sac transparent, sac BHV, une couverture, sac FNAC, une chaussure, cravate cravate, sac Fauchon, sac poubelle bleu…
« Nous sommes aujourd’hui le 12 novembre, la fête de tous les Christian. Vous écoutez RTL 2. »
Sac de couchage.
T’aurais pas un cutter ?
Ah non, pas de cutter.
Encore un sac de couchage.
Oh putain…
Une fine poussière a envahi l’atmosphère. Anthony, l’autre craqueur, jette un polochon éventré dans le chariot de la brûle. Quelques plumes volettent. Anthony éternue.Tu peux essayer de me trouver un cutter ? Un cutter ?…
Il y a du parfum, là, ça sent.
Toutes ces cochonneries c’est quand même bizarre.
Au trou, Muriel inspecte les cols et les coudes des chemises, les jambes des jeans. Le neuf s’envole vers le chariot boutique. L’usé monte vers le tapis.
Chaussette seule, chaussette seule, chaussette seule.
Les chaussettes.
J’en ai enlevé plein, déjà.
Elle a l’air un peu mieux, cette benne.
Hein ?
Elle a l’air un peu mieux, celle-ci.
Poussière. Un collant part vers la brûle.
Vous m’envoyez des chaussures, il y a toujours des chaussures, je vous le dis je vous le répète.
T’as une chaussure comme ça ?
Non. Si, là voilà.
Au talkie-walkie :
Venez changer la benne, s’il vous plaît.
Un Fenwick approche. Anthony éternue.
Oh bordel.
C’est quoi, ça, c’est encore du Paris ?
Non, ça doit être du Rouen.
Eh, mes bras, ils font pas trois mètres.
Martine fait la cuisine. Martine en avion. On donne aussi des vieux livres.
Agglo Rouen. Ça va mieux, j’ai un cutter.
D’accord. Attention, il y a du trempé là-dedans.
Ça non. C’est de la publicité. C’est neuf mais c’est de la publicité. On prend pas.
Je t’ai vu lundi.
Tu m’as vu lundi ? Où ?
A Saint Ouen.
A saint Ouen ?
Ouais.
Ah ouais.
T’as perdu ton cutter ?
Non c’est bon. Je regardais sur quoi je marchais.
Mets pas tout devant.
Regarde, tu as des coussins.
Fred ?
Ouais ?
Je t’ai mis plein de sacs blancs.
Hein ?
Regarde, il y a plein de sacs blancs à terre, là.
Fred ramasse les sacs blancs. Il change celui qui est plein des sacs que les gens ont remplis d’habits usagés.
Une voix s’élève du tapis :
Oooh, c’est bloqué, là !
Il y a un bourrage.
Ça bourre, ça bourre.
C’est les blousons, ça, il y a eu plusieurs blousons d’un coup.
Vas-y mets en route.
Un sac de couchage.
C’est que la quatrième benne.
Elle fait plus d’une tonne, celle-là, non ?
Ouais.
Regarde ce que tu as mis par terre.
Pas grave, je ramasserai après. J’en ai déjà ramassé. Et toi, Fred, t’as fait du foot ?
Ouais, dimanche. On a gagné 3-0.
Du tapis :
Eeeh, c’est l’heure !
Ah ouais, j’ai pas vu. J’ai pas vu ! Elles sont en colère, aujourd’hui.
9h45, c’est l’heure de la pause.

*

En buvant le café :
Ce matin dans le poste, j’ai entendu que la loi va passer, on va travailler jusqu’à 70 ans.
On sera morts.
Vous êtes allés voir le film ?
Quel film ?
Louise Michel. Il passait à Amiens.
On n’a pas su, on n’a pas eu de pub.
Il repasse pas ?
Cet après-midi à 16h, je crois.
16h, oh ben on va y aller.
Rires.
Allez, c’est reparti pour un tour.

*

Cinq femmes trient les habits sur le tapis.

1
Il y a du mouillé.
Il y a du sale.

2
Du mouillé.

1
Il y a beaucoup de sale.

2
Du sale.

1
Beaucoup de sale, hein.
Du blanc.
Il y en a beaucoup.
Encore du mouillé.

2
Velours coupe.
Attention layette.

2
Layette en haut.

1
Encore layette.
Beaucoup de sale.
Encore du mouillé.

2
Du mouillé.

1
Swat* bleu en haut.
Velours coupe en haut.
Il y en a deux.

2
Velours coupe.
Jean coupe.

3
Il y a des étiquettes, attention.

2
Blouson layette.

3
Blouson layette.
Encore un blouson layette.
Encore un swat en haut.
Un manteau layette en haut.
Toujours layette.

5
Eh il y a du mouillé, là.

4
il y a du mouillé.

3
Il y a du blanc.
Des étiquettes.

4
Des étiquettes.

1
Attention chaussettes.
Attention chaussettes.
Attention il y en a beaucoup.

2
De la coupe. Bleu de travail.
Velours coupe.

1
Il y a de la coupe légère, hein.

2
Blouson layette en haut.
Bleu en haut, de la coupe.

1
Il y a un mont qui arrive, j’ai pas eu le temps.
Bleu de travail à la coupe.
Short à la coupe.
Attention chaussettes.
Un swat violet.
Blouson layette.
Layette, attention, il y en a un mont.

6 (venant du tri boutique monte sur le tapis)
Qui a envie ?

La femme qui travaille au poste 2 part aux toilettes. Celle qui vient du tri boutique la remplace.

1
Attention il y a plein de collants layette, attention.

2
Attention, il y a une étiquette en dessous. Le truc rose. Tu l’as vue ?

3
Oui.

Pendant ce temps, au craquage :
Je t’ai coupée ?
Non, ça va.
Fred !
C’est plein de chaussettes. C’est plein de godasses. Ça sent encore. Mettez du parfum.
Olivier parfume les habits.
C’est mieux. Il y a du linge moisi, regarde. Tout pourri.
Mumu…
Oui ?
Des bijoux.
Fred !
Ouais j’arrive, j’arrive !
C’est la huitième ?
Huitième.
Et il est quelle heure ?
Onze heures et demie.
Il y a beaucoup de cochonnerie dans les bennes. Ça fait perdre du temps, aussi. C’est quoi, celle-là ?
Paris.
Fred, les plastiques, s’il te plaît.
Du tapis :
Stoooop !
Quand on aura fini cette benne, ça fera 8 tonnes 909.
8 tonnes 909 ? On n’est pas en retard.
Le tapis repart.
Il y a quelque chose qui me gratte dans la gorge.
Muriel ?
Oui ?
Bijou.
Du tapis :
L’heure !

Ouais c’est l’heure.
Il est midi. Bon appétit.









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