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1er mai, Michel Lallement
 Parfums d’utopie
Par définition, nous dit-on, une utopie ne peut jamais se concrétiser. Parce qu’elles rompent avec l’ordre dominant et qu’elles nous font littéralement bondir hors d’un monde affreusement raisonnable, certaines expériences sociales fleurent pourtant bon le rêve. L’histoire de Tower Colliery, mine de charbon galloise qui a su résister aux assauts d’un gouvernement conservateur, porte avec elle ce parfum d’utopie qui invite à toujours maintenir vivant le « principe espérance ».
Après qu’en 1984 M. Thatcher a sonné l’hallali contre le syndicalisme anglais, que son successeur a signé en 1992 l’arrêt de mort professionnel de tous les mineurs du pays, voilà qu’en 1995 une poignée d’hommes décident l’impossible. Ils rachètent leur mine, la font fonctionner et se glissent avec bonheur dans le costume de gestionnaires responsables. L’affaire tourne au mieux. L’efficacité est plus forte que jamais, les profits sont au rendez-vous et les choix d’investissement respectent enfin les conditions de travail. La constitution d’une caisse d’assurance maladie et le versement de subventions aux associations locales confortent enfin une politique inédite de solidarité sociale.
Grâce à la pugnacité et à l’imagination d’une centaine d’hommes emmenés par Tyrone O’Sullivan, le cœur de toute une région a continué à battre, et de quelle manière ! Aujourd’hui, les veines de charbon sont taries et le temps est à la recomposition. Durant treize ans néanmoins, Tower Colliery a fait la nique aux sombres lois de l’économie libérale. Cette expérience galloise compte parmi ces joyeux bégayements de l’histoire qui nous rappellent à intervalles réguliers que le destin du travail ne peut et ne pourra jamais être entièrement scellé par ces tristes sires qui, pour espérer l’émoi, ne savent que river les yeux sur le cours de la bourse. Comment, à l’évocation de Tower Colliery, ne pas penser rétrospectivement au Familistère fondé à Guise en 1859 ? Certes, outre le contexte historique, de nombreuses différences séparent les deux expérimentations. Un même parfum d’utopie emplit cependant l’air lorsque l’on se risque au rapprochement. Contre les conservateurs et réactionnaires de tous poils, Godin avait fait le choix lui aussi de la solidarité. Il savait également que chaque travailleur est capable de forger son propre destin. Le travail n’a pas besoin des béquilles d’un capitalisme boiteux pour transformer le monde.
Démocratie industrielle, éducation intégrale, solidarité et hygiène, association du capital et du travail, marche vers l’égalité des sexes… : aucun de ces mots d’ordres subversifs n’est resté lettre morte au Familistère. En jetant aux ornières la morale rancie d’une société frileuse, Godin a inventé de toutes pièces une communauté de travailleurs et de travailleuses qui a su battre en brèche un système économique mortifère. Pied de nez suprême : le Palais social érigé par l’industriel fouriériste a su défier l’usure du temps.
Du Familistère à Tower Colliery, une contre-histoire défile sous nos yeux et sa vitalité n’est pas prête de faire défaut. Bonne nouvelle donc : les utopies ne sont pas mortes, et le travail demeure un de leurs plus précieux alliés.
Michel Lallement, sociologue, auteur de Le Travail. Une sociologie contemporaine (Gallimard, 2007) et Le Travail de l’utopie. Godin et le Familistère de Guise (Les Belles Lettres, 2009, à paraître).

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