| La Forge | HABITER ? 2010... | Et le travail ? 2004... | Usine à l'œuvre 2007 | Objets de réderie 2004/07 | Quelle vie 2000/02 | Mille et un bocaux 1995/2002 | Autres... | Bazar
La Forge HABITER ? 2010... Et le travail ? 2004... Usine à l'œuvre 2007 Objets de réderie 2004/07 Quelle vie 2000/02 Mille et un bocaux 1995/2002 Autres... Bazar


Et le travail ? 2004...



1er mai 08, Denis Lachaud

 

Eternal vigilance is the price of freedom
 

Monsieur Godin n’aimait pas l’utopie, le mot utopie. Monsieur Godin aimait construire au présent. Monsieur Godin ne vivait pas dans le rêve. L’utopie c’est le rêve. Pour ceux qui rêvent, l’utopie c’est demain, c’est un demain rêvé qui aide à supporter aujourd’hui, un aujourd’hui, humiliant, dur. Monsieur Godin a dû parler, parler, parler aux ouvriers, aux techniciens, aux ingénieurs, pour qu’ils s’engagent dans son projet. Il a dû leur parler du futur pour les convaincre mais  il n’a probablement pas parlé d’utopie. Il n’a probablement pas employé le mot.
Monsieur Godin a trahi son milieu, le milieu des patrons industriels du XIXe siècle, le milieu des grands bourgeois. Monsieur Godin n’est pas vraiment un bourgeois, il n’est pas issu de la bourgeoisie mais il devient patron. Il fait fortune en construisant ses poëles. Les poëles Godin. Il fait fortune et entre dans la bourgeoisie. Il se marie. Quand Monsieur Godin, quand Godin le patron décide de venir habiter dans le familistère qu’il a créé pour loger les ouvriers, techniciens et ingénieurs travaillant dans son usine, de venir vivre dans le familistère parmi les ouvriers, techniciens et ingénieurs, les quelques ingénieurs qui ont accepté de s’y installer, de s’installer là et côtoyer les ouvriers dans les coursives, cours intérieures, installations sanitaires, quand Godin vient loger dans le familistère que le phalanstère de Fourier lui a inspiré, quand Godin se décide à sauter le pas, sa femme demande la séparation. On ne divorce pas au XIXe siècle. On se sépare. Madame Godin demande la séparation. Elle ne viendra pas vivre là. Car on ne se mélange pas. Un patron est un patron. Il ne vit pas là où ses ouvriers vivent.
En 1880, monsieur Godin cesse même d’être le patron de son entreprise. Il en devient gérant. C’est le début de l’auto-gestion qui durera jusqu’en 1968. De 1880 à 1968. 88 ans. Quatre générations. 88 ans d’autogestion, ce n’est pas de l’utopie.

En 1992, monsieur O’Sullivan est mineur à Hirwaun, au Pays de Galles et la Tower Colliery, sa mine, va fermer. Madame Thatcher ferme. C’est la dernière mine du Pays de Galles. Il n’y en a pas d’autres, il n’y a pas d’autres mines dans lesquelles retrouver du travail si Tower ferme. Cela fait 30 ans que monsieur O’Sullivan est mineur à la Tower Colliery d’Hirwaun quand madame Thatcher décide de fermer. Il y est entré à l’âge de 15 ans. Il est descendu pour la première fois dans la mine à 15 ans. La mine, c’est une longue histoire dans la famille. Son père meurt dans cette mine alors que monsieur O’Sullivan, Tyrone O’Sullivan, a 17 ans. Déjà, le 24 décembre 1885, son arrière grand-père et deux des fils de son arrière grand-père sont morts dans une mine. C’est une longue histoire.
Quand madame Thatcher décide de fermer la mine, deux solutions s’offrent à monsieur O’Sullivan et ses camarades : tout arrêter ou racheter la mine à l’état. Racheter la mine, personne n’y croit. Les mineurs ne peuvent pas racheter une mine. Les mineurs sont les mineurs. Les patrons les patrons. Les mineurs ne sont pas les patrons. Quand ils commencent à songer à racheter la mine, personne n’y croit. C’est impossible. Il faut trouver 2 millions de livres. Les mineurs ne peuvent pas trouver 2 millions de livres et quand bien même les trouveraient-ils, les mineurs ne sauront pas gérer la mine car ils ne sont pas assez intelligents et quand bien même sauraient-ils gérer la mine, le gouvernement leur prédit des problèmes géologiques qui les empêcheront rapidement d’extraire le charbon et quand bien même parviendraient-ils à l’extraire, personne ne voudra l’acheter, leur charbon.
Il ne faut pas croire le gouvernement, dit monsieur O’Sullivan.
Les mineurs décident de racheter la mine. Chacun doit trouver 2000 livres, soit 3000 euro. Cinq personnes sont désignées pour gérer les affaires, faire face au marché, aux fournisseurs, aux clients, aux banques. Monsieur O’Sullivan est nommé Chairman.
Voilà que le mineur est devenu le Chairman. Voilà qu’il auditionne lui-même les anciens gérants et les embauche, voilà que les mineurs et les anciens gérants travaillent ensemble, dans la même direction.
Dès le premier mois, la mine dégage des bénéfices. Les banques sont remboursées en un an. Le charbon est extrait, le charbon est vendu, Tower dégage suffisamment de bénéfices pour que les banques soient remboursées en an.
Il ne faut pas croire le gouvernement.
Chez Tower, chaque mineur est actionnaire. Il est mineur 361 jours par an, il joue son rôle d’actionnaire 4 jours par an. Il participe démocratiquement à la prise de décision.
On ne peut être employé à Tower sans être actionnaire.
On ne peut être actionnaire de Tower sans y être employé.  
On ne peut racheter les actions d’un employé.
On vient à Tower, on ne demande pas si on peut avoir un travail, on demande si on peut être actionnaire. Chaque nouvel employé achète pour 8000 livres d’actions, soit 12000 euro. L’entreprise lui prête ces 8000 livres qu’il rembourse sur 5 ans. L’entreprise lui prête pour que le nouvel employé n’ait pas à nourrir le système bancaire.
Tower fait des bénéfices. Tower veut faire des bénéfices. Ce qui compte, c‘est la façon dont ils sont redistribués. Pour chaque employé, Tower alimente à hauteur de 30 livres par mois une retraite complémentaire. Monsieur O’Sullivan dit qu’il est plus important de toucher une pension et vivre convenablement que de toucher des dividendes. Chez Tower, on paye un plein salaire aux apprentis dès leur arrivée. 350 livres par semaine. L’idée c’est de faire venir des jeunes et de leur apprendre le métier, sur le tas. S’ils sont forts physiquement, s’ils sont capables de réfléchir, ils ont leur place. Il faut être fort pour travailler chez Tower car, même si on a pu allonger le temps de vacances, supprimer les primes en les intégrant aux salaires, on n’a pas rendu le charbon moins dur ni l’acier plus léger. Le travail exige beaucoup de force physique.
La mine fonctionne quinze ans en dégageant des bénéfices. Elle ferme en janvier 2008 après épuisement du gisement profond. 8 millions de tonnes de charbon ont été extraits en 15 ans, générant un chiffre d’affaires de 240 millions de livres. 400 emplois ont été créés. Mais ce n’est pas la fin de l’aventure, dit monsieur O’Sullivan. Cela fait quinze ans que les mineurs de Tower ont pris leur destin en main. Ils ne vont pas s’arrêter. Ils ne peuvent plus s’arrêter. On ne peut plus s’arrêter une fois qu’on a pris son destin en main. Les mineurs de Tower vont exploiter un gisement en surface, ouvrir un musée et se lancer dans de grands travaux pour aménager leur région, créer des emplois. Et ils veulent raconter comment ils ont pris en main leur destinée, raconter la lutte. Ils veulent raconter comment ils se sont formés, comment ils se sont ouverts à la culture, comment ils la soutiennent aujourd’hui. Ils veulent raconter la révolution culturelle qui s’est opérée en chacun d’eux à partir du jour où ils ont racheté leur mine, eux, les mineurs. Ils veulent transmettre la foi qu’ils ont acquis, une foi indéfectible en leurs capacités. Ils veulent transmettre leur vigilance. Monsieur O’Sullivan dit qu’il a deux choses à dire pour terminer, ici, à Guise, dans le théâtre que monsieur Godin a fait construire en face du familistère :

There’s no shame in failing, only in not having tried.
Il n’y a pas de honte à échouer, seulement à ne pas avoir tenté.

La vigilance perpétuelle est le prix de la liberté.
Eternal vigilance is the price of freedom.








développement // POLYGUN Graphisme // Nous Travaillons Ensemble

.