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Et le travail ? 2004...



chronique de S. Boutillier


Travail et solidarité,
Travail et intérêts communs
Café de travail du 13 juin à Montataire, chronique de Sophie Boutillier, économiste

La solidarité, un mot plein de promesses et d’ambiguïtés, qui ne résiste pas à l’analyse sans concession des chercheurs en sciences humaines et sociales. La définition courante de la solidarité que chacun peut consulter dans un dictionnaire met l’accent sur une communauté d’intérêts entre plusieurs individus. Voici ce qui est réaliste : pas de solidarité en l’absence d’intérêts communs. Aussi si l’on constate depuis une vingtaine d’années un recul de la solidarité entre les salariés, et son corollaire, la montée en puissance de l’individualisme, c’est bien que le monde a changé.

Travail, division du travail et solidarité

Le fondateur de l’économie politique Adam Smith reste la référence obligée en la matière. Il expose à la fin du 18° siècle sa théorie de la division du travail en prenant l’exemple désormais célèbre d’une manufacture d’épingles et analyse les avantages de la division du travail. Chaque ouvrier est spécialisé dans une opération simple et précise et devient du même coup solidaire des autres parce que son travail entre dans une immense chaîne de montage où les différentes parties sont interdépendantes. Mais, si les ouvriers de la manufacture sont solidaires malgré eux, d’un autre côté A. Smith prône la loi du marché. La société serait ainsi régie par une « main invisible », résumée comme suit : la somme des intérêts particuliers est égale à l’intérêt général. Conclusion : chacun pour soi. Ce courant de réflexion se poursuit au 19° siècle avec l’école néo-classique (ou néo-libérale) qui développe le concept de l’individualisme méthodologique, soit la mathématisation des idées d’A. Smith.

Au cours du 19° siècle, Karl Marx avait abordé la question d’une autre manière et élaboré le concept de « l’ouvrier collectif », cet ensemble de travailleurs interdépendants les uns des autres, comme un maillon d’un immense rouage. Si K. Marx analyse très finement la division du travail, il inclut aussi dans son analyse la mécanisation du travail avec l’apparition dans les ateliers au cours de cette période de la machine outil, étape nouvelle pour accroître la productivité du travail. La division du travail est dictée par la nécessité d’accroître la productivité du travail ; « Accumulez, accumulez, c’est la loi et les prophètes » ! Les travailleurs doivent prendre en main leur destin et prendre conscience des liens solidaires qui les unissent par le travail. « Travailleurs de tous les pays unissez-vous » !

Emile Durkheim poursuit de façon plus modérée dans cette voie. Il distingue la solidarité mécanique et la solidarité organique. La première est propre à la société traditionnelle, où la place de l’individu dans le groupe social est déterminée par sa place dans le cercle familial élargi. La seconde est la caractéristique de la société industrielle. La place de l’individu dans le groupe social est ainsi déterminée par sa place dans la division du travail social. Les solidarités familiales sont du même coup balayées par le développement du salariat. L’entreprise replace la famille. Mais pas entièrement.

La crise économique des années 1970 et les désordres sociaux qu’elle provoque sont à l’origine d’un nouveau concept : le capital social qui n’a aucun point commun avec le capital d’une société. Tout individu est doté d’un capital social, en d’autres termes d’un réseau de relations professionnelles, familiales, amicales ou autres qu’il valorise pour trouver un emploi, obtenir une promotion, un financement pour créer une entreprise, etc. Ici aussi les inégalités sont la norme. Les pauvres sont en règle générale des individus dont le carnet d’adresses est vide ou presque. Le capital social est enrichi par des relations de réciprocité, de solidarité (retour de l’ascenseur), créant ainsi une chaîne de solidarité entre des individus partageant des intérêts communs. Dans un contexte de fort sous-emploi, les relations ne doivent pas être négligées.

De l’entreprise fordiste à la firme-réseau
Depuis le 18° siècle, l’entreprise s’est transformée : de la division à l’informatisation du travail. L’entreprise fordiste, qui a marqué la croissance de l’après-guerre, était une entreprise hiérarchique et fortement intégrée (chaîne de montage et Organisation scientifique du travail obligent). Dans l’entreprise fordiste (du nom de l’industriel américain Henry Ford qui fut à l’origine de la chaîne de montage dans l’industrie automobile), chaque ouvrier, chaque ingénieur et employé étaient à sa place. Les gains de productivité générés par cette organisation du travail ont été redistribués en pouvoir d’achat grâce à la force revendicative des organisations syndicales, mais aussi à un contexte économique international marqué par des marchés en expansion (développement de la société de consommation en particulier en produits manufacturés). La crise économique des années 1970 met un terme à l’équation commune : production de masse = consommation de masse. L’entreprise fordiste, tel un dinosaure, n’est plus adaptée et doit se métamorphosée pour faire place à la firme réseau. Cette évolution a été graduelle. La firme réseau n’est pas apparue d’un coup, sa genèse a été longue, aidée par le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NITC) et des marchés financiers. Les NTIC donnent un nouveau souffle à la productivité du travail, mais aussi et surtout cassent la solidarité de travail née des chaînes fordites. Le processus de travail est éclaté au niveau mondial, l’entreprise fordiste se recompose au niveau mondial, exploitant les travailleurs des pays les plus pauvres où le droit du travail est inexistant. Dans son essence, le principe n’est pas nouveau. « Un Yankee pour deux Chinois » Ecrivait K. Marx ! Mais, les NTIC renforcent une tendance séculaire.

La firme réseau est, par définition, organisée d’emblée au niveau global (d’où le terme de globalisation, d’origine anglo-saxonne, que les Français traduisent volontiers par « mondialisation ») en fonction des ressources en capital et en travail qu’elle peut exploiter dans telle ou telle partie du monde. Quelle solidarité entre une ouvrière de Shanghai et son homologue de Douai ? Quelle solidarité entre deux ouvriers travaillant dans la même entreprise en France, sachant que le marché du travail dépasse largement les frontières nationales ? Comment recréer au niveau mondial des liens de solidarité ? Internet ? Sans doute ? Mais, les délocalisations s’avèrent parfois coûteuses (les coûts organisationnels engendrés par la firme réseau se révèlent parfois trop élevés par rapport aux économies salariales), conduisant certaines entreprises, notamment britanniques, à rapatrier des pans de production délocalisés en Inde. Est-ce ainsi que les hommes vivent !!!

 








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