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Et le travail ? 2004...



Chronique de N. Jazra


Nourricières et éducatrices, les agricultrices dans la production laitière

Malgré la diversité des statuts des participantes à cette rencontre du 11 avril 2006, leur unité vient du fait qu’elles effectuent le même travail. Qu’elles se nomment agricultrices, femmes d’agriculteurs ou conjoint-aidant(e)(1), leurs préoccupations sont semblables.
On devait parler de la traite, mais finalement c’est tout le quotidien et les multiples interrogations qui ont défilé devant nous pendant ces quelques heures d’échange.


Avec ou sans statut explicite, les agricultrices pourtant considèrent qu’elles ont « un métier », qu’il est « délicat, difficile » et qu’elles sont devenues avant tout « techniciennes ». C’est que les conditions de travail dans la production laitière ont profondément évoluées et que les industries en aval et le consommateur sont devenus plus exigeants.


La productivité d’abord

C’est toute l’agriculture qui est concernée par le souci de productivité, pas seulement la production laitière.L’augmentation de la productivité signifie plus de produit par unité de travail (par travailleur) et en conséquence par animal. La raison en est la concurrence des productions agricoles à moindre prix sur le marché intérieur et surtout sur le marché international. Matières subventionnées, ou produites à moindre coût en raison de leur main d’œuvre bon marché, surtout en provenance de pays émergents.
L’augmentation de la concurrence est aussi le résultat des négociations de l’OMC (Organisation mondial du commerce), qui exige une plus grande libéralisation des marchés, impliquant pour les pays occidentaux une baisse des subventions à la production et une ouverture de leur marché intérieur. Dans ces conditions, le marché européen se révèle plus fragile.

Les agriculteurs(trices) européens étaient protégés, depuis la création de la PAC (politique agricole commune). Ils le seront de moins en moins jusqu’à la disparition totale des subventions à la production en 2013. Les paiements à l’hectare, avec une contrepartie environnementale sont mieux acceptées (boîte verte de l’OMC) et remplacent les subventions à la production(2), mais sans compenser la baisse des aides.

Deux questions en découlent :
- les implications sur le travail, son rythme et sa nature
- le maintien des subventions : dans quelles conditions et à qui ?

Cette exigence de productivité explique, en partie, les changements dans le travail, son rythme et sa nature plus technique.
« Le travail est rythmé, les horaires se suivent, mais jamais de la même manière » commente une agricultrice. Les autres sont d’accord. Elles aiment bien cette diversité dans le travail et le fait de pouvoir s’organiser, d’être leur propre maître.

L’agricultrice bien qu’elle ne dispose pas de son temps, ni toujours de la cadence, peut en organiser le déroulement au long de la journée, au long des saisons.

Les agricultrices ont aussi bénéficié de l’évolution technique, de la mécanisation des tâches, en particulier pour la traite, ce qui rend « Le travail est moins lourd qu’avant ».
D’autres travaux ont disparu : « On n’a plus à ramasser les ballots de paille et à les lancer, ni à conduire des brouettes…On travaille avec la tête ».
D’autres travaux, considérés lourds, ne sont pas mécanisables, elles continuent à les faire : « Il faut laver les vaches et les mamelles avant la traite ».


Technicité et précision

L’exigence de productivité fait qu’ »il faut pousser les bêtes ». On est passé de 3à 4000 litres par vache laitière à 7 ou 8000 litres), chiffre supérieur à la moyenne européenne et française (6004 litres/vache). Dans ces conditions les bêtes sont plus fragiles.
Le nombre de vaches laitières a diminué alors que la production laitière a légèrement augmenté et par conséquent la valeur ajoutée (de 51986 euros par exploitation à 54397 en Belgique et de 21452 à 26037 dans une bonne période que constituent encore les années 2000 /01).

Les agricultrices ne peuvent pas commettre d’erreur ni dans le soin aux bêtes, ni dans l’alimentation (qualité du mais et du fourrage). Elles doivent combiner les aliments avec les dosages qu’il faut et respecter les conditions d’hygiène. Elles ne peuvent pas se tromper dans les soins vétérinaires. « On est aussi aide vétérinaires. Il faut tout noter pour chaque bête ».
Elles doivent aussi prendre soin des veaux « on a plus de patience »… et « l’instinct maternel …».

Tenir compte des quotas, liés au nombre d’hectares, est fondamental, car leur dépassement, pénalise l’agricultrice. Le lait doit être jeté. Les dons de lait sont en quantité limités et doivent être prévus à l’avance ; système inadapté car celles-ci n’arrivent souvent pas à faire les prévisions aux dates demandées.
Cette inflexibilité du système est à l’origine de sa remise en cause, comme ce qui s’est passé pour d’autres productions, mais la réforme des quotas laitiers ne sera pas à l’ordre du jour avant 2013.

La qualité du lait doit être parfaite pour qu’il soit correctement rémunéré : bon taux de matière grasse, pas d’antibiotiques, … la liste des conditions pour avoir un bon prix est longue. D’ailleurs, les agricultrices tiennent beaucoup à produire un lait de qualité ; elles ont toujours comme objectif le travail bien fait. Elles tiennent à être perçues par la société en général et par le consommateur de manière positive. Après toutes les crises alimentaires (en particulier de la BSE), elles veulent rétablir une perception positive de l’activité agricole.

Le prix au producteur est de 30 cens environ le litre (pour 3,7% de matière grasse) le prix n’a connu que de légères variations depuis 2000; en 2004, il est de 30,78 cens. Par contre, les coûts de production, surtout si on inclut l’énergie, sont en croissance continue.
Le prix du lait acheté au supermarché varie entre 0.40 cens et 120 cens. La marge supplémentaire va pour le conditionnement. La valeur ajoutée est dans la fabrication des produits laitiers : fromages, yoghourt et desserts au lait, mais les agricultrices n’en bénéficient pas.

Le lait n’est plus vendu directement à la ferme, tout passe par les coopératives. Il a le même goût partout. C’est la standardisation de la production qu’on retrouve pour d’autres produits : la taille des pommes ou des tomates, la « droiture » des concombres …Es-ce vraiment ce que souhaiterait le consommateur ? A qui convient cette standardisation parfaite exigée par les règles communautaires et par le marché mondial ?

Mise aux normes

En même temps que la baisse des subventions et des prix, c’est la mise aux normes qui est très lourde pour les agricultrices. Elle demande des investissements importants.
Les agriculteurs (trices) ne sont aidés que pour l’adaptation aux nouvelles normes, mais pour l’application de toutes les normes existantes, ils doivent faire des investissements à leurs frais (application des 18 directives prévues dans la réforme de la PAC de 2003). Pour cette raison, la mise aux normes est encore en cours.
La raison principale de ces normes est à la fois environnementale et sanitaire :
- Environnementale: éviter la pollution des sols par les nitrates et les phosphates et d’autres produits chimiques lourds, des techniques de stockage et d’évacuation des déchets de l’élevage. Les agricultrices ne veulent pas être perçues comme polluant la nature, elles se défendent et rejettent cette accusation, qui souvent leur retombe dessus.
- La seconde tient du « bien-être animal », introduite dans l’Union européenne par les suédois. Cela exige des étables conformes à certaines règles et des techniques d’alimentation modernes.

Revenu/rémunérations

Si elles maîtrisent le processus de production, par contre l’aval échappe aux agricultrices. La laiterie achète le lait, fait le contrôle de qualité, fixe le prix et donne tous les mois les résultats, sur lesquels est calculée la rémunération de chaque exploitation. Elles sont conscientes qu’il s’agit d’une entreprise et qu’il faut la gérer en tant que telle, quitte à faire des sacrifices sur la partie qui revient à la consommation du ménage. Il faut d’abord sauvegarder l’outil de subsistance. Les agricultrices sont attentives aux calculs de la rémunération, mais le prix dépend de tellement de critères, qu’elles peuvent difficilement suivre. Elles constatent que le revenu ne compense pas la dureté du travail.

Après avoir connu une bonne croissance de 1993 à 1997, le revenu agricole s’est stabilisé, puis a plus ou moins diminué à partir de 2002. Les prévisions indiquent que ce sera aussi la tendance des années suivantes. En parallèle, il y a aussi une baisse des prix (en dollars) au niveau mondial pour le beurre et le lait en poudre.

Dans la plupart des ménages, ce sont les femmes qui gèrent le budget familial ; elles prennent sur cette rémunération(3) « ce dont elles ont besoin » (en fait pas pour elles mais pour les dépenses familiales). Pour elles-mêmes rien ou presque rien…
L’une des agricultrices estime que cette rémunération ce n’est pas un salaire, car « un salaire donne droit à une pension ».


Diversité des statuts

On ne voit pas de correspondance entre les rémunérations et la diversité de statut des agricultrices.
Le revenu dépendra de la taille de l’exploitation et du nombre de vache, ce dernier proportionnel à la quantité de travail disponible et possible.

Il est utile de passer en revue les statuts et de constater le décalage entre le texte des lois et la réalité.
- Chef(e)s d’exploitation(4): elles sont rares, plus fréquentes sur de petites exploitations ou dans des zones difficiles, où souvent les femmes se retrouvent héritières, ou seules à la ferme dans une famille où les frères ont préféré un autre métier. Pour s’installer, les agricultrices doivent être motivées. Elles bénéficient des avantages sociaux liés au statut, mais doivent en assumer les lourdes responsabilités, surtout si l’exploitation est endettée. Parfois elles prennent ce statut, car elles remplissent les conditions exigées pour bénéficier de l’aide prévue à l’installation de jeunes agriculteurs ou agricultrices (instruction, compétences professionnelles), alors que le mari ne les remplit pas.
- Conjoint-aidant(es) : Ce statut a été créé par la directive européenne de 1986, comme une forme de reconnaissance du travail invisible du conjoint-aidant(es), en particulier dans l’agriculture. Souvent, celles-ci ne l’adoptent pas pour ne pas payer de cotisation supplémentaire qui leur permettra d’avoir une retraite complémentaire et elles préfèrent utiliser la caisse de maladie du mari. L’absence de statut ne leur permet pas d’avoir une retraite pour elles-mêmes, qui puisse corresponde à leurs années de travail et encore moins à la lourdeur de ce travail. Celle-ci est limitée à un montant minimum. Dans d’autres pays européens, ces difficultés ont été déjà dépassées, mais en France cette question est considérée secondaire par les organisations agricoles, qui ont d’autres priorités et n’ont pas fait pression pour une valorisation du statut des agricultrices, contrairement à la Belgique(5).
- Aide familiales : Agricultrice travaillant comme membre de la famille, ne remplissant pas les conditions précédentes. Elles sont souvent les plus désavantagées.

Rôle des aides

C’est là où interviennent les aides : compenser les coûts et rémunérer le travail, lorsque les produits, que l’on veut bon marché au consommateur, n’y suffit pas.
Mais ce principe a connu bien des distorsions. A tel point que ce sont les exploitations les plus importantes et les plus productives qui se sont accaparées la partie la plus importante des subventions. Déjà, lors de la réforme Mac Sharry, en 1992, le rapport de la Commission européenne soulignait que 80% des subventions allaient à 20% des agriculteurs. Cette constatation a été réitérée à maintes reprises, mais à chaque fois les réformes bloquaient lorsqu’il s’agissait de changer le système de subventions sous une forme dégressive (en diminuant les montants aux plus gros producteurs). Actuellement, des plafonnements existent, mais leur niveau est très élevé.
La priorité est restée aux exploitations largement productrices et exportatrices, les autres devoivent s’adapter à un système de plus en plus discriminant.

Avec ce statut et dans ces conditions, qu’est-ce qui motive les agricultrices à poursuivre leurs tâches, avec enthousiasme ou résignation ?

- Les plus motivées et celles qui ont aposté dans la réussite de leur exploitation pour elles et leurs enfants. Car comme l’ont mentionné, au moins trois d’entre elles, les fils sont restées à la ferme, ou sont partis et sont revenus. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce fait, dont la principale est le manque de travail ailleurs, surtout avec une faible qualification.
- Les moins motivées sont celles qui ont essayé ailleurs, mais soit à cause des difficultés du marché du travail, soit par manque de nouvelles compétences, ont réassumé leur rôle à la ferme
- Celles qui se sont désengagées : laissant les tâches au mari et aux fils (on entend parler rarement de filles), tout en gardant une activité, un potager par exemple. L’âge aussi joue un rôle.

En somme, les agricultrices voient qu’elles ont un rôle important à jouer dans la société :
- Nourricières des hommes et des bêtes, une nourriture de qualité et qui veut respecter la nature et l’environnement.
- En second lieu, un rôle d’éducatrice, dans la mesure où elles considèrent qu’il faut former et informer les enfants et le consommateur en général, sur la provenance de leur nourriture et la manière dont elle est produite.
C’est cette image qu’elles veulent communiquer à la société et sur laquelle elles insistent, surtout lorsqu’elles s’adressent à nous, qui représentons un regard de l’extérieur.

Avril 2006, Nelly Jazra

Quelques données statistiques sur la production laitière

(Union européenne à 15)

  2001 2006 2010 prévisions
Stabilisation prod. totale de lait 121,6 121,4 121,9mio t (6)
Prod. moyenne / vache laitière
6004 6517 6800L/vache
Augmentation prod. de fromage
7159 7514 7691 1.000 t
Diminution prod. de beurre 1860 1784 1721 idem

Source : DG AGRI, CEE

_____________________________
1- On utilisera le terme agricultrice dans le texte bien que les statuts sont divers comme on le montre plus loin. Comme tout au long du débat, le terme le plus souvent utilisé est celui d’agricultrice (plutôt que de femme d’agriculteurs, comme au moment où les participantes se sont présentées), j’utiliserai de préférence ce terme.
2 - Elles sont multiples pour la production laitière : primes aux superficies fourragères, à la culture de mais, à la vache allaitante, à l’abattage,…Il y aussi l’intervention sur le marché pour retirer les excédents et les primes à l’industrie de produits laitiers pour le beurre et le lait en poudre (« L’agriculture dans l’Union européenne » 2005, « Prospects for agricultural markets, 2003-2010 ».
3 - Elles ont eu du mal à trouver le terme exact dans une terminologie adaptée dans une au binôme entrepreneur/salarié.
4 - 10% des chefs d’exploitation sont des femmes dans l’Union européenne à quinze. 34% des actifs agricoles sont des femmes. Les statistiques n’incluent pas les conjointes ayant une autre activité et qui aident à la ferme sans être recensées comme actif agricole.
5 - L’agricultrice bénéficie du statut d’associée sur l’exploitation, lui donnant des droits égaux.
6 - t = tonnes. Les Nouveaux EM vont augmenter la production de 20 mio de litres et de 38 moi d’ha la superficie SAU (superficie agricole utile); en même temps le marché s’élargit et avec l’amélioration des conditions de vie, la consommation de produits laitiers augmente.









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